Dix ans après son inscription dans la loi Fillon, le socle commun échappe toujours aussi énergiquement à la définition et donc à la simple compréhension. Plus s’accumule la prose baroque, et plus s’obscurcit le tableau. Le socle commun semble coller à la plume des réformateurs. Comment s’en débarrasser ?      

Pourtant, sous une autre forme, en termes simples, Jules Ferry avait assigné à l’école primaire obligatoire une mission prioritaire : donner à tous les jeunes français (à la plupart d’entre eux) la connaissance de « ce que ne pouvait plus ignorer un citoyen d’une grande République ». Ces savoirs, acquis avant 13 ans, devaient servir la vie durant, car la plupart des élèves ne poursuivraient pas leurs études au-delà. Jules Ferry ne parlait pas d’égalité avec ceux qui avaient le privilège d’apprendre le grec et le latin ; il parlait d’un minimum de savoirs et savoir-faire.  

En 1974, Valéry Giscard d’Estaing ouvrait la voie au collège unique qui devait donner à chaque jeune le savoir nécessaire, dont la définition évoluerait avec l’état de notre société. VGE était évidemment très éloigné de l’égalitarisme de notre pasionaria, et bornait son ambition à souhaiter que les jeunes les plus doués de milieux défavorisés trouvent dans un collège « unique », l’occasion de s’élever au niveau de leurs mérites.  

Cependant, ni Jules Ferry ni Valéry Giscard d’Estaing n’ont obtenu que le minimum nécessaire, tel qu’ils le concevaient, soit défini avec précision et que l’obtention de cet objectif soit vérifiable et vérifié. Le Certificat d’Etudes était certainement au-dessus de ce minimum ; quant au collège unique, il a fait naufrage avec ses élèves.  

La question reste donc posée.

Du 31 mars au 19 mai : dissolution du socle commun

Le Décret du 19 mai 2015, dit de la Réforme du collège, modifie dans son article 1, les termes de l’article D 332-2 du Code de l’éducation.

Ancienne rédaction : « Le collège dispense à chaque élève, sans distinction, une formation générale qui doit lui permettre d’acquérir au moins le socle commun… »

Nouvelle rédaction : « Le collège dispense à chaque élève, sans distinction, une formation générale qui lui permet d’acquérir, au meilleur niveau de maîtrise possible, le socle commun… »

L’ancienne rédaction impliquait d’abord que le socle commun reçoive une définition précise, opérationnelle, vérifiable, pour que le Parlement puisse constater son acquisition par (presque) tous les élèves. Nous savons que cela n’a jamais été le cas, depuis la Loi Fillon de 2005 jusqu’à maintenant (mai 2015).

La nouvelle rédaction signifie clairement que l’Education nationale se reconnait incapable de mener (presque) tous les élèves à un niveau objectivement défini. Désormais, tous les niveaux sont bons.

Par exemple, de très nombreux élèves de 16 ans ne savent ni lire ni écrire : rien n’interdit de prétendre qu’ils ont atteint le meilleur niveau de maitrise qu’il leur était possible, et qu’il était possible à l’Education nationale de leur procurer.

Le socle –minimum – commun à tous s’est ainsi transformé en plafond – maximum – pour tous : il y a de la place pour tous entre le sol et le plafond.

Ce plafond est défini par les programmes, et l’on a bien compris que, pour la ministre, prétendre dépasser le plafond serait la marque d’un élitisme bourgeois intolérable.

Curiosité : on notera que le Décret du 19 mai ne fait aucunement mention du Décret du 31 mars entièrement consacré au socle commun. On peut s’interroger sur le flou général qui préside à l’élaboration de la réforme du collège comme aux projets de programmes : confusion mentale ?  incompétence ?  désorganisation ?  prédominance de l’idéologie sur le monde réel ?

Sauf nouvelle innovation du ministère, la porte a été ainsi refermée sur le socle commun, corollaire obligé de l’enseignement obligatoire.

Il faudra la rouvrir.

La question est toujours posée.

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