Plus besoin de s’inquiéter des 25% d’illettrés que l’école primaire produit annuellement. Plus besoin de s’occuper du collège unique qui pourra continuer son massacre des intelligences puisque, de toute façon, l’éducation nationale affichera fièrement 30% d’élèves boursiers reçus aux grandes écoles (d’ici là, le tour de passe-passe aura été oublié).

La Conférence des Grandes Écoles ose s’opposer à ce projet. Les bonnes âmes, Luc Chatel en tête, déchirent leur vêtements. Comment peut-on refuser une mesure aussi sociale ? La CGE a-t-elle un cœur ? Ne voit-elle pas qu’il y a urgence à sauver l’élève brillant détruit par un système scolaire en faillite en lui ouvrant les portes des grandes écoles, malgré une formation de base indigente ? Surtout, ne voient-ils pas que c’est la dernière carte que l’Éducation Nationale peut abattre pour faire croire qu’elle est encore capable de donner une formation de qualité ailleurs que dans les établissements publics et privés élitistes qui n’hésitent pas à sélectionner leurs élèves ?

En demandant d’ouvrir les vannes, Luc Chatel s’évite d’avoir à réparer le système éducatif, mais il ne rend pas service aux boursiers (*). Pire, il leur adresse un message de condescendance insupportable. Puisque vous ne pouvez accéder aux grandes écoles par vos connaissances, puisque vous n’êtes pas capable de vous affronter aux meilleurs élèves de France, nous vous offrons des places : vous aurez le concours car vous n’aurez qu’à être les meilleurs parmi les élèves les moins bien formés, ceux qui sont nés dans des quartiers populaires et n’ont pas d’autre choix que d’aller dans des écoles de seconde zone.

La Conférence des Grandes Écoles ne veut pas de quota. Valérie Pécresse précise qu’il ne s’agit pas d’imposer des quota. Tant mieux. Mais Luc Chatel ne s’en satisfait pas. Il demande à l’inspection générale de jeter un œil sur les modes de recrutement qu’il accuse de discrimination sociale. En un mot, puisque les épreuves actuelles exigent des connaissances que tous n’ont pas, éliminons ces exigences et les moins formés pourront intégrer les grandes écoles. Au nom du « tout se vaut », il sera interdit de parler de « nivellement par le bas » (**). Ce qui a été fait au baccalauréat doit être fait maintenant aux concours des grandes écoles. La suppression des grandes écoles suivra alors la suppression du baccalauréat si celle-ci se produit un jour.

Richard Descoing, l’apôtre de l’action sociale la plus injuste qui soit, est sur le point de gagner. Les nombreuses initiatives lancées par les grandes écoles pour accompagner les lycéens, leur donner un complément de formation, leur permettre de s’inscrire en classe préparatoire et d’entrer dans une grande école à la régulière sont passées sous silence. Pourtant, celles-ci mobilisent des milliers d’étudiants de ces écoles, pour leur plus grand bien et celui de ceux qu’ils accompagnent. Pourtant, elles contribuent à améliorer l’estime qu’ont d’eux-mêmes ces élèves boursiers de la meilleure des façons possibles, sans avoir à recourir à une condescendance d’un autre temps dont ces élèves ne veulent pas.

Toutes ces initiatives labellisées « cordées de la réussite » offrent une juste réponse à une question importante : comment permettre aux élèves boursiers qui en sont capable de retrouver le chemin des grandes écoles ? Tout le reste n’est que communication et aveu d’impuissance. Les élèves boursiers méritent mieux. (***)

(*) Il ne faut pas confondre les boursiers d’aujourd’hui avec ceux de la Troisième République, qui étaient des enfants de parents pauvres, bons élèves, ayant réussi à un concours difficile.

Aujourd’hui, les lycéens boursiers sont des boursiers sociaux, désignés selon des critères fiscaux (il y a parmi eux quelques boursiers "méritants", qui ont obtenu les mentions Bien ou Très Bien au brevet).
Le niveau d’instruction de ces élèves est généralement faible, non de leur fait, mais de par l’enseignement reçu. C’est pour cela qu’on voudrait les faire bénéficier d’un quota d’admission.

(**) Que se passera-t-il après l’admission de ces élèves qui n’ont pas la formation suffisante ? Plusieurs hypothèses viennent à l’esprit :

– ou bien ils suivront les mêmes cours et passeront les mêmes examens que les autres : alors la plupart d’entre eux devront abandonner dès la première année ;

– ou bien les écoles organiseront des cours de rattrapage, que seuls les moins mal instruits pourront suivre, s’ils sont capables d’efforts peu ordinaires ;

– ou enfin on verra baisser le niveau général des grandes écoles, pour le plus grand profit de leurs concurrents étrangers.

(***) Valérie Pecresse s’est clairement prononcée le 7 janvier contre les quotas. Elle maintient l’objectif "volontariste" de 30 % de boursiers dans les grandes écoles. Nous ne mettons pas en cause un objectif d’étape de 30 %. Mais, à long terme, la logique voudrait que, si les boursiers continuent à être désignés uniquement sur des critères sociaux et non de savoir, leur proportion dans les grandes écoles soit la même que leur proportion dans la population scolaire.

Cela revient à dire que, à la fin de l’enseignement obligatoire, à 16 ans, les inégalités sociales n’auraient plus d’incidence sur les inégalités dans le savoir. Nous en sommes loin, à tel point que cette seule idée serait qualifiée d’utopique par la plupart de nos concitoyens.

Mais, qu’il s’agisse d’objectifs à court terme ou à long terme, ce sont des objectifs pour l’enseignement primaire et secondaire, et donc pour Luc Chatel.

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