Face à l’écrasante communication sur le numérique, les « cloud », l’intelligence artificielle, dans laquelle les optimistes voient la future assistance de robots omniprésents et bienfaisants, tandis que les pessimistes y voir les prémices de la fin de l’humanité, dévorée par ce nouveau diable, on peut se demander pourquoi les scientifiques ne s’expriment pas en faveur de la simple Raison.

Peut-être certains pensent-ils que c’est peine perdu, et que la raison est impuissante devant le rêve ou le cauchemar. Peut-être d’autres trouvent-ils que cette nouvelle religion favorise leurs activités et garantissent les financements nécessaires.

L'intelligence artificielle n'existe pas

L’ouvrage est articulé en 5 parties. La première, qui occupe la moitié du volume, est, selon nous, passionnante. C’est une relation de la vie de l’auteur, depuis sa jeunesse où il avait entre autres voulu créer un robot capable de « faire » son lit.

On se familiarise avec un personnage atypique, imaginatif, se fixant toujours un objectif concret : améliorer un processus, par exemple. Luc Julia ignore alors comment il y parviendra, mais ce sera toujours en collaboration avec des personnes partageant les mêmes convictions. 

Après un  passage au CNRS, qu’il quitte pour cause de bureaucratie, il part aux USA préparer un doctorat. Il  trouve au MIT l’ambiance dynamique et coopérative dont il a besoin.

S’ensuit une longue phase de création de start-ups, dont les objets sont toujours en rapport avec le numérique, le « cloud », l’intelligence artificielle « quoi que cela veuille dire ». Il travaille pour de grandes entreprises de la Silicon Valley : Hewlett-Packard, Apple, Samsung, très simplement car il est connu par ses pairs, qui ont parfois de la peine à le suivre dans un projet.

Après 25 ans aux USA, Luc Julia décide de rentrer en France, où les choses commencent à bouger dans le bon sens. Il le fait, sans oublier ses précédentse activités, notamment à Samsung France, et dans la Silicon Valley, où un certain nombre de Directeurs techniques sont des Français.

Le lecteur profane ne peut évidemment pas comprendre les travaux de Luc Julia, il a simplement conscience de leur complexité ; il est conquis par le dynamisme de l’auteur, par son franc-parler. La lecture de cette première partie est un véritable tonique. Il n’en faut pas plus pour nous persuader que l’auteur sait de quoi il va maintenant nous parler. 

La seconde partie, plus courte, est intitulée Le Malentendu.

En 1956, se tint une conférence consacrée à « l’intelligence artificielle ». Cette expression fut acceptée par tous les participants. Il s’agissait de rien de moins que de décrire le fonctionnement du cerveau humain, de l’analyser, de le traduire en application numérique.

Mais c’est impossible, et aujourd’hui, 60 ans plus tard, on est loin de tout savoir sur le fonctionnement du cerveau et ses 100 milliards de neurones.

Sur la quasi impossibilité de transposer dans le numérique le fonctionnement  du cerveau humain, un exemple très simple « apprendre à la machine comment reconnaître un chat ».

Luc Julia avance qu’il faut d’abord fournir à l’ordinateur 100 000 images de chats, (d’autres auteurs parlent de 1000 images). L’important est que ces images doivent être choisies par des humains. Ensuite, il faut apprendre à l’ordinateur à analyser chaque image, pour permettre des comparaisons, par exemple à partir de mesures et de rapports entre des mesures choisies. Ce sont encore des humainsqui définissent le processus d’analyse de chaque image, permettant la comparaison de 1000 ou 100 000 images.

Contre-épreuve : un enfant de 18 mois à 2 ans n’a besoin que de la vision de 2 chats pour reconnaître désormais les chats. Et il ne s’agit pas seulement d’intelligence humaine, car d’autres animaux ont les mêmes capacités.

Luc Julia énumère plusieurs cas où l’on a conclu très prématurément à une intelligence des robots supérieure à l’intelligence humaine, alors qu’il s’agit essentiellement d’énormes capacités de calcul sur des masses de données. Encore ne cite-t-il pas l’une des manifestations les plus stupides de la com’ : l’existence merveilleuse de feux rouges intelligents.

Comme toute chose ici-bas, l’usage que nous faisons de ces capacités nouvelles peut être bon ou exécrable. Les mêmes technologies permettent de diffuser les savoirs ou les fausses nouvelles. Les robots n’y sont pour rien.

Ainsi, le choix, en 1956, par un groupe de savants, de l’expression « intelligence artificielle » fut une erreur regrettable. En la matière, l’emploi du mot « intelligence » est une injure faite à l’intelligence naturelle. Il est maintenant trop tard pour faire marche arrière, d’autant plus que la transposition en IA, sigle banal, favorise tous les fantasmes, toutes les croyances dans un nouveau dieu ou dans un nouveau diable.

Il nous reste à espérer que les  savants en la matière éviteront de parler d’intelligence artificielle et saisiront toute occasion de rétablir la vérité. Certes, ce sont des hommes, et comme tels ils ont des opinions personnelles. Mais, comme le montre Luc Julia sur quelques exemples,  ces opinions sont rarement scientifiques.

C’est quoi, l’intelligence ?

Dans la troisième partie, Luc Julia aborde la question de fond : pour décider du degré d’intelligence (ou de l’absence d’intelligence) des machines et des êtres abstraits qui les animent, nous nous référons spontanément aux êtres vivants. 

« Je définirais l’intelligence comme la capacité de casser les règles, d’innover, de s’intéresser à ce qui est différent, à ce que l’on ne connaît pas. Pour moi, être intelligent, c’est avoir de la curiosité, des curiosités diverses » (p 149).

« L’intelligence c’est (…) la capacité de créer quelque chose qui n’existe pas ».

Tant que les ordinateurs n’auront pas d’empathie avec les êtres vivants, tant qu’ils n’auront pas le sens de l’humour, ni la capacité de sauter d’une situation ou d’un ordre à son contraire, l’intelligence artificielle n’existera pas.

Une lecture « roborative » !

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