L’enfant aux deux langues

Claude HAGEGE – Ed Odile Jacob 2005
Professeur au Collège de France, linguiste, polyglotte connaissant une cinquantaine de langues, Claude Hagege consacre son ouvrage au bilinguisme des enfants et des adolescents, bilinguisme qu’il voudrait voir généraliser à tous les enfants des pays de l’Union Européenne.
Cette question, déjà ancienne, est toujours à l’ordre du jour en France : ainsi, les programmes de l’enseignement primaire prévoient l’enseignement d’une langue étrangère ou régionale à partir du CP, et principalement à l’oral. Mais la plupart de nos écoles sont encore loin d’un minimum d’efficacité dans ce domaine, au jugement d’enseignants du secondaire. Les opposants et les sceptiques pensent que l’école primaire n’a pas les moyens d’une telle ambition, d’autres invoquent la surcharge des programmes.

Le bilinguisme parfait.

C’est l’objectif idéal, selon l’auteur. Pour lui, le parfait bilingue maîtrise une seconde langue vivante, à l’égal de sa langue maternelle. Il la lit et l’écrit couramment, comprend parfaitement ce que disent ceux dont c’est la langue maternelle, et il peut leur parler sans que ces derniers remarquent une différence. Cela suppose la reconnaissance des sons spécifiques de la langue, leur prononciation correcte, la connaissance des expressions idiomatiques, la familiarité avec les usages et la culture d’une autre nation.
Cet idéal est le plus aisément approché par des enfants dont les parents ont des langues maternelles différentes, à deux conditions ;
 – que les parents maîtrisent bien leur propre langue, et la culture qu’elle véhicule
 – que, dès la naissance, chaque parent s’adresse au bébé dans sa propre langue maternelle.

A la naissance, même les français ont le don des langues !

Dès la naissance, le bébé différencie les sons de la langue parlée des autres bruits de la vie (et si personne ne lui parle, il n’apprend pas à parler). Il est à ce moment capable de différencier les sons de n’importe quelle langue, mais, s’il n’en entend qu’une seule, cette capacité s’atrophie rapidement.
Cependant, cet affaiblissement de la capacité de discrimination des sons est réversible pendant les premières années. D’après Claude Hagège, la perte devient irréversible à partir de 11 ans, sauf cas exceptionnels.
La conséquence est qu’un enfant monolingue jusqu’à 11 ans entend ensuite toutes les langues au travers du filtre des phonèmes français, qui sont peu nombreux (une trentaine). Ce filtre déforme les autres langues que, dès lors, l’enfant ne peut plus prononcer naturellement (il en va de même pour l’accent tonique, très simple en français, alors que l’intonation joue un rôle essentiel dans beaucoup d’autres langues).
Cela n’interdit pas d’apprendre après 11 ans et à l’âge adulte le vocabulaire, la grammaire, la syntaxe d’une autre langue, mais en courant le risque de souffrir d’une véritable infirmité à l’oral.

Au-delà du bilinguisme

Des enfants naturellement multilingues existent dans certaines régions du monde où leur entourage parle couramment plusieurs langues. Leur apprentissage commence donc dès la naissance.

Cependant, l’apprentissage précoce d’une troisième langue vivante, ou d’une quatrième, n’est pas, d’après l’auteur, absolument nécessaire.

Selon lui, un véritable bilinguisme avant 11 ans facilite très fortement l’apprentissage ultérieur d’autres langues vivantes, car l’esprit de l’enfant bilingue a acquis une souplesse qui fait totalement défaut à l’enfant monolingue.

Le projet de Clause Hagège pour l’enseignement des langues

Ses propositions sont les suivantes :
– enseignement intensif d’une langue vivante dès le CP et pendant tout le cursus primaire
– poursuite impérative de cet enseignement pendant le reste de la scolarité obligatoire, car le jeune enfant apprend vite mais peut oublier tout aussi rapidement.
– l’enseignement d’une ou plusieurs autres langues peut être abordé dès le début du secondaire.
L’enseignement précoce et intensif doit satisfaire, d’après l’auteur, à des conditions exigeantes :
 1 –   Le temps consacré à cet enseignement doit être important, de l’ordre de 2 heures par jour ; pour ne pas ajouter aux horaires habituels, la solution est de consacrer ce temps à l’enseignement de certaines matières du programme ; plusieurs disciplines gagneraient à être enseignées pour partie en français, pour partie en langue vivante. L’auteur propose que trois cinquièmes de l’enseignement soient faits dans la langue maternelle, deux cinquièmes en langue étrangère.
 2 –  Les professeurs doivent enseigner dans leur langue maternelle, et avoir reçu une formation spécifique car il ne s’agit pas d’enseigner comme dans leur propre pays ; l’auteur imagine de vastes mouvements d’échanges d’enseignants entre les pays.
 3 –   L’auteur insiste sur le fait que les élèves doivent avoir une bonne maîtrise du français : commencer à lire en CP, puis aborder la grammaire, "apprendre, dans la langue maternelle, un nombre croissant de mots, de constructions et de phrases".
Cela rejoint le témoignage de plusieurs professeurs de l’enseignement secondaire, qui se trouvent dans l’impossibilité d’enseigner une langue vivante lorsque leurs élèves ignorent la grammaire française, cas malheureusement fréquent de nos jours.

Quelles conclusions pratiques pouvons-nous tirer de ce projet ?

•   Tout d’abord, rendre obligatoire l’enseignement d’une langue étrangère devrait être une volonté politique, rencontrant l’adhésion d’une large majorité de citoyens. Nous sommes favorables aux conceptions de Claude Hagège, mais il n’est pas certain que ce soit le cas de la majorité de nos concitoyens. Car il existe une alternative, qui est l’enseignement d’un anglais (ou plutôt d’un américain) "basique", strictement utilitaire, sans aucun contenu culturel. C’est peut-être vers un enseignement de ce type que pencherait la majorité, si la question était posée et les conséquences clairement détaillées.
Claude Hagège, lui, professe que l’enseignement précoce ne devrait pas être celui de l’anglais, qui, à coup sûr, serait de toutes façons demandé par les familles au collège.
Quoi qu’il en soit, il est inutile d’inscrire une langue vivante dans les programmes du primaire si les moyens n’existent pas. Dans ce domaine, comme pour les nombreux enfants en grave retard scolaire, les programmes officiels sont de la pure fiction dans beaucoup de cas.
•   Ensuite, nous retenons le fait que la refondation de l’école, et particulièrement de l’enseignement du français, est un préalable absolu à l’apport d’une seconde langue vivante.
•   Enfin, l’efficacité de l’enseignement précoce bien conduit ne concerne pas que les langues vivantes. Nous soutenons l’idée que l’Education Nationale devrait consacrer les moyens nécessaires à l’enseignement oral du français en petite et moyenne section de maternelle, pour les enfants présentant des lacunes, comme à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en grande section. Ces conditions rendraient possible, en option, l’approche orale d’une langue vivante dès la maternelle, qui se pratique déjà dans certains écoles bilingues, bien que Claude Hagège n’en fasse pas état.
•   Reste la grande question des moyens. On peut juger, sinon totalement utopique, du moins très difficile à réaliser en Europe avant 20 ou 30 ans, l’idée d’échanges massifs d’enseignants proposée par Claude Hagege. Or, s’il paraît bien clair que, pour les enfants les plus jeunes, avant 7-8 ans, il vaudrait mieux que chacune des deux langues soit personnifiée par un enseignant résidant sur place et vivant avec eux , on pourrait expérimenter pour les plus grands la substitution progressive de l’enseignant étranger par d’autres moyens, notamment un enseignement à distance par télévision interactive, les autres moyens audiovisuels, enfin la généralisation des séjours linguistiques rendus plus efficaces par une organisation et un contrôle systématiques.


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