L’école et son double

Essai sur l’évolution pédagogique en France

Nathalie BULLE  Ed Hermann 2009  

Nathalie Bulle, chercheur au CNRS, se consacre depuis des années aux problèmes sociologiques liés à l’enseignement. Elle a publié en 1999 l’ouvrage "La rationalité des décisions scolaires". Son nouvel ouvrage analyse les fondements politiques et idéologiques de l’évolution pédagogique au XXe siècle.

L’école et son double est un ouvrage universitaire, fouillé, largement documenté, dont la lecture exige une certaine attention. Les origines de la débâcle de l’école s’y trouvent placés sous un éclairage inhabituel. Nous en résumons ici les principaux thèmes.

Les Etats-Unis ont précédé la France.

L’auteur observe un parallélisme étonnant entre l’évolution de l’enseignement secondaire aux Etats-Unis depuis le début du XXe siècle et en France cinquante ans plus tard. A ces époques, par suite de décisions politiques, l’enseignement secondaire devient un enseignement de masse et ses effectifs croissent rapidement. Dans les deux pays, cette généralisation a été le déclencheur d’une révolution pédagogique. De la démocratisation de l’enseignement, on est passé à une "éducation pour la démocratie" donnant la primauté au pragmatisme sur le rationalisme, et à l’expérience, la vie, l’action sur la raison.
Dans les deux pays, les résultats ont été également désastreux.

L’argument illusoire du niveau d’instruction

Lors de la généralisation de l’enseignement secondaire, on aurait pu prendre pour modèle l’enseignement primaire, enseignement de masse qui au milieu du XXe siècle, avait, en France, largement prouvé son efficacité.
On aurait pu se fixer comme objectif d’en corriger les points faibles, grâce aux énormes moyens supplémentaires qui allaient être mis en œuvre.
Il n’en fut rien. Les partisans de la révolution pédagogique, que Nathalie Bulle nomme les éducateurs progressistes, mirent en avant les difficultés réelles d’une partie de la population scolaire devant l’apprentissage des savoirs, preuve, selon eux, de l’inaptitude la majorité à se conformer à l’enseignement explicite, à acquérir les savoirs académiques, à s’en approprier les valeurs.
 
Plus tard, les avocats de la nouvelle pédagogie ont tenté de prouver par des considérations statistiques que les nouvelles structures d’enseignement avaient permis une forte élévation du niveau de réussite scolaire.
Nathalie Bulle démontre que cette élévation résulte principalement du développement économique, cause de l’évolution positive du niveau socio-économique des familles. On sait maintenant que l’ascenseur social, longtemps animé par l’ancien système d’enseignement, est dorénavant en panne, et que les enfants des familles modestes ont moins de chances qu’avant d’accéder aux niveaux supérieurs de l’enseignement.
Les comparaisons entre des époques différentes sont complexes, et difficilement accessibles aux non spécialistes. "Ainsi, des croyances fausses sur les effets des méthodes d’enseignement et des politiques scolaires se diffusent-elles largement dans l’opinion publique".

Les deux grandes orientations pédagogiques en présence.

Aujourd’hui, en France comme aux Etats-Unis, le débat persiste entre les défenseurs d’un enseignement fondé sur la transmission du savoir par les disciplines, et les défenseurs d’un enseignement centré sur l’élève, les pédagogistes, (ou pédagologues).
•  L’enseignement qu’on peut dire pour simplifier explicite a pour finalité le développement des capacités intellectuelles, de l’aptitude au raisonnement, du discernement. Pour cela, il procède par la transmission méthodique du savoir, la maîtrise progressive de disciplines fondamentales.
Le savoir disciplinaire présente en lui-même un intérêt variable selon les personnes, mais, au-delà de la culture générale, son acquisition contribue fortement à développer les capacités intellectuelles. L’enseignement explicite est fondé sur l’effort personnel. Il stimule le développement en devançant constamment ce que sait l’élève pour le hisser à ce qu’il est capable d’apprendre.
•  L’éducation "nouvelle" est fondée, comme le savent nos visiteurs, sur le constructivisme (l’élève construit lui-même son savoir), sur l’égalitarisme (l’élève est l’égal du maître, les élèves sont égaux et il est interdit de mettre en évidence des différences d’aptitudes et de réussites), sur le spontanéisme (l’élève doit avant tout s’exprimer librement).
C’est l’activité de l’élève, et non l’acquisition du savoir, qui est censée développer sa pensée.
L’éducation nouvelle est un processus politique, qui vise le changement à terme de la société en commençant par "socialiser" les élèves.
L’accent est mis sur l’échange et la communication. Le développement personnel est subordonné à celui de la communauté. Alors que la culture générale et censée servir les intérêts de quelques-uns, l’école se fixe pour objectif l’acquisition par tous d’une culture commune fondée sur des connaissances, des habitudes de pensée, des comportements communs, sur "ce dont les jeunes ont besoin pour vivre pleinement leur vie".
Il va de soi qu’"on ne peut concevoir que certains élèves aient plus de culture commune que d’autres" ! (DUBET)
La culture commune, par opposition aux savoirs disciplinaires, amène logiquement la "transversalité", c’est-à-dire le mélange des genres.
Par la culture commune, on retrouve l’objectif politique.
"Le syllogisme est le suivant : tout le monde a droit à l’enseignement. Mais seulement un petit nombre a les capacités de recevoir un bon enseignement. Ceux qui ne peuvent recevoir un bon enseignement doivent en recevoir un pauvre, parce que chacun a droit à l’enseignement. Quiconque favorisera un bon enseignement doit, donc, être anti-démocratique, parce qu’un petit nombre seulement en a les capacités, alors qu’un vrai démocrate insiste sur l’enseignement de tous. La conséquence est que ceux qui croient aux capacités des individus sont qualifiés de réactionnaire et d’antidémocrates, tandis que ceux qui doutent de ces capacités sont de vrais démocrates" (HUTCHINS)

 
Les fondements philosophiques et idéologiques de l’éducation "nouvelle"

L’évolutionnisme, au XXe siècle, a montré l’humanité comme le terme ultime de l’évolution des espèces, le développement de l’homme résultant de l’histoire et de l’adaptation au milieu. Cela pouvait suggérer que l’adulte est le résultat spontané de l’évolution de l’enfant et de l’adolescent, processus prétendûment entravé par l’éducation "traditionnelle".
La sociologie a mis en évidence l’importance des rapports sociaux, qui façonnent les individus en dépit de leur apparente liberté : la nature de l’homme serait le produit de l’ensemble des rapports sociaux, ses idées et savoirs dépendant entièrement de son environnement. Le progrès individuel, par une instruction et une éducation efficaces, ne serait donc qu’une illusion.
Ainsi les sciences humaines attribuent-elles à l’homme une nouvelle nature : la nature sociale. La finalité de l’éducation nouvelle doit donc être de libérer la nature et d’adapter l’enfant à la vie sociale "Le modèle idéal d’éducation tend à favoriser l’auto-développement de l’individu au sein d’un environnement défini par l’adulte, préparant  l’enfant à la société future".

L’approche historique adoptée par Nathalie Bulle permet de mieux comprendre le présent.
Un ouvrage capital.

Présentation de l’éditeur:

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Les Etats-Unis ont précédé la France

L’auteur observe un parallélisme étonnant entre l’évolution de l’enseignement secondaire aux Etats-Unis depuis le début du XXe siècle et en France cinquante ans plus tard. A ces époques, par suite de décisions politiques, l’enseignement secondaire devient un enseignement de masse et ses effectifs croissent rapidement. Dans les deux pays, cette généralisation a été le déclencheur d’une révolution pédagogique. De la démocratisation de l’enseignement, on est passé à une "éducation pour la démocratie" donnant la primauté au pragmatisme sur le rationalisme, et à l’expérience, la vie, l’action sur la raison.

Dans les deux pays, les résultats ont été également désastreux.

L’argument illusoire du niveau d’instruction

Lors de la généralisation de l’enseignement secondaire, on aurait pu prendre pour modèle l’enseignement primaire, enseignement de masse qui au milieu du XXe siècle, avait, en France, largement prouvé son efficacité.

On aurait pu se fixer comme objectif d’en corriger les points faibles, grâce aux énormes moyens supplémentaires qui allaient être mis en œuvre.

Il n’en fut rien. Les partisans de la révolution pédagogique, que Nathalie Bulle nomme les éducateurs progressistes, mirent en avant les difficultés réelles d’une partie de la population scolaire devant l’apprentissage des savoirs, preuve, selon eux, de l’inaptitude la majorité à se conformer à l’enseignement traditionnel, à acquérir les savoirs académiques, à s’en approprier les valeurs.

 

Plus tard, les avocats de la nouvelle pédagogie ont tenté de prouver par des considérations statistiques que les nouvelles structures d’enseignement avaient permis une forte élévation du niveau de réussite scolaire.

Nathalie Bulle démontre que cette élévation résulte principalement du développement économique, cause de l’évolution positive du niveau socio-économique des familles. On sait maintenant que l’ascenseur social, longtemps animé par l’ancien système d’enseignement, est dorénavant en panne, et que les enfants des familles modestes ont moins de chances qu’avant d’accéder aux niveaux supérieurs de l’enseignement.

Les comparaisons entre des époques différentes sont complexes, et difficilement accessibles aux non spécialistes. "Ainsi, des croyances fausses sur les effets des méthodes d’enseignement et des politiques scolaires se diffusent-elles largement dans l’opinion publique".

Les deux grandes orientations pédagogiques en présence.

Aujourd’hui, en France comme aux Etats-Unis, le débat persiste entre les défenseurs d’un enseignement fondé sur la transmission du savoir par les disciplines, et les défenseurs d’un enseignement centré sur l’élève, les pédagogistes, (ou pédagologues).

•  L’enseignement qu’on peut dire pour simplifier traditionnel a pour finalité le développement des capacités intellectuelles, de l’aptitude au raisonnement, du discernement. Pour cela, il procède par la transmission méthodique du savoir, la maîtrise progressive de disciplines fondamentales.

Le savoir disciplinaire présente en lui-même un intérêt variable selon les personnes, mais, au-delà de la culture générale, son acquisition contribue fortement à développer les capacités intellectuelles. L’enseignement traditionnel est fondé sur l’effort personnel. Il stimule le développement en devançant constamment ce que sait l’élève pour le hisser à ce qu’il est capable d’apprendre.

•  L’éducation "nouvelle" est fondée, comme le savent nos visiteurs, sur le constructivisme (l’élève construit lui-même son savoir), sur l’égalitarisme (l’élève est l’égal du maître, les élèves sont égaux et il est interdit de mettre en évidence des différences d’aptitudes et de réussites), sur le spontanéisme (l’élève doit avant tout s’exprimer librement).

C’est l’activité de l’élève, et non l’acquisition du savoir, qui est censée développer sa pensée.

L’éducation nouvelle est un processus politique, qui vise le changement à terme de la société en commençant par "socialiser" les élèves.

L’accent est mis sur l’échange et la communication. Le développement personnel est subordonné à celui de la communauté. Alors que la culture générale et censée servir les intérêts de quelques-uns, l’école se fixe pour objectif l’acquisition par tous d’une culture commune fondée sur des connaissances, des habitudes de pensée, des comportements communs, sur "ce dont les jeunes ont besoin pour vivre pleinement leur vie".

Il va de soi qu’"on ne peut concevoir que certains élèves aient plus de culture commune que d’autres" ! (dubet)

La culture commune, par opposition aux savoirs disciplinaires, amène logiquement la "transversalité", c’est-à-dire le mélange des genres.

Par la culture commune, on retrouve l’objectif politique.

"Le syllogisme est le suivant : tout le monde a droit à l’enseignement. Mais seulement un petit nombre a les capacités de recevoir un bon enseignement. Ceux qui ne peuvent recevoir un bon enseignement doivent en recevoir un pauvre, parce que chacun a droit à l’enseignement. Quiconque favorisera un bon enseignement doit, donc, être anti-démocratique, parce qu’un petit nombre seulement en a les capacités, alors qu’un vrai démocrate insiste sur l’enseignement de tous. La conséquence est que ceux qui croient aux capacités des individus sont qualifiés de réactionnaire et d’antidémocrates, tandis que ceux qui doutent de ces capacités sont de vrais démocrates" (hutchins)

Les fondements philosophiques et idéologiques de l’éducation « nouvelle »

L’évolutionnisme, au XXe siècle, a montré l’humanité comme le terme ultime de l’évolution des espèces, le développement de l’homme résultant de l’histoire et de l’adaptation au milieu. Cela pouvait suggérer que l’adulte est le résultat spontané de l’évolution de l’enfant et de l’adolescent, processus entravé par l’éducation "traditionnelle".

La sociologie a mis en évidence l’importance des rapports sociaux, qui façonnent les individus en dépit de leur apparente liberté : la nature de l’homme serait le produit de l’ensemble des rapports sociaux, ses idées et savoirs dépendant entièrement de son environnement. Le progrès individuel, par une instruction et une éducation efficaces, ne serait donc qu’une illusion.

Ainsi les sciences humaines attribuent-elles à l’homme une nouvelle nature : la nature sociale. La finalité de l’éducation nouvelle doit donc être de libérer la nature et d’adapter l’enfant à la vie sociale "Le modèle idéal d’éducation tend à favoriser l’auto-développement de l’individu au sein d’un environnement défini par l’adulte, préparant  l’enfant à la société future".

L’approche historique adoptée par Nathalie Bulle permet de mieux comprendre le présent.

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