L’autorité des professeurs

Pourquoi les professeurs sont-ils devenus la cible principale des réformateurs ? Que veut-on détruire en supprimant leur fonction ?
Je reprendrai quelques idées d’Hannah Arendt tirées de "Qu’est-ce que l’autorité ?" et de "La crise de l’éducation" (1)

Arendt écrit dans "Qu’est-ce que l’autorité ?" : "Une crise de l’autorité constante a accompagné le développement du monde moderne dans notre siècle. Cette crise de nature politique a gagné des sphères pré-politiques comme l’éducation et l’instruction des enfants".

Elle écrit encore : "s’il faut définir l’autorité, ce doit être en l’opposant à la contrainte. Par la force et la persuasion par argument".

Or, que constate-t-on dans les pratiques actuellement mises en œuvre dans l’école française ? Sous le masque de la persuasion, c’est-à-dire sous le masque d’un pseudo-égalitarisme, se cache une contrainte inouïe – obligeant les maîtres à mal enseigner et les élèves à mal apprendre. Tout cela est dissimulé derrière des pratiques, vestiges des rituels scolaires vidés de leur contenus efficaces de transmission, d’exercices et d’apprentissage.

La disparition de l’autorité est le symptôme d’une rupture délibérément voulue avec le passé. Il y a un lien entre la disparition de la tradition et celle de l’autorité, souligne Arendt : "Avec la tradition, c’est la mémoire qui est abolie. La perte de l’autorité équivaut à la perte des assises du monde".

On comprend alors pourquoi il devient nécessaire de s’en prendre aux professeurs, car ils représentent l’autorité. Dans "La crise de l’éducation", Arendt écrit: "dans le cas de l’éducation, la responsabilité du monde prend la forme de l’autorité".

C’est donc parce que l’autorité du professeur se fonde sur son rôle de "responsable du monde" qu’il devient nécessaire de le discréditer, en discréditant les connaissances.

Le rôle de transmetteur est discrédité, réduit à une fonction purement théâtrale, symbolisée par le cours magistral qui, selon un rapport de l’Inspection générale, empêcherait la libre parole des élèves. Les professeurs deviendraient ainsi les responsables de l’appauvrissement spectaculaire du langage oral, dans une période où l’on vante constamment l’expression, mais où la seule expression admise est celle des médias, tumultueuse et redondante.


"On a beaucoup médit de l’enseignement verbal, a écrit Wallon , dans un article consacré au cinéma éducatif (2), mais au fond toutes nos conceptions, toutes nos sciences au cours de la civilisation se sont constituées à l’aide de raisonnements, à l’aide de formules, qui sont des formules verbales".

Discréditer le maître écrit Arendt, c’est en définitive discréditer tous les adultes. Car l’autorité du professeur se fonde sur son rôle de responsable du monde, comme s’il était un représentant de tous les adultes.

Dans la conception que défend Meirieu, l’école a pour fonction d’unifier la pensée. Il ne s’agit donc plus de persuasion par argument, mais bien de contrainte par la force. En portant atteinte à l’autorité des professeurs, les pédagogistes et autres réformateurs de l’école aggravent la crise de l’autorité dans ce pays.

Arendt écrit : "la pédagogie est devenue une science de l’éducation en général au point de s’affranchir complètement de la matière à enseigner. En outre, cela a conduit à négliger complètement la formation des professeurs dans leur propre discipline, surtout dans les écoles secondaires. En conséquence cela ne veut pas seulement dire que les élèves doivent se tirer d’affaire par leurs propres moyens mais que désormais l’on tarit la source la plus légitime de l’autorité du Professeur, qui, quoiqu’on en pense, est encore celui qui en sait le plus et qui est le plus compétent"

L.LURÇAT

1. Hannah. Arendt, La crise de la culture, Gallimard, 1973
2. Henri Wallon, "Le cinéma éducatif", Bulletin de la Société Française de pédagogie, n°106, 1954

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