Cinquante ans de démocratisation de l’enseignement

Ces évolutions ne sauraient être pleinement comprises sans être replacées dans une perspective historique de longue durée(1). Toutefois, et c’est heureux car sinon le temps et les connaissances m’auraient certainement manqué, la situation de l’enseignement en France aujourd’hui peut être appréhendée pour l’essentiel au travers d’un idéal d’égalité des chances et d’ouverture de l’ensemble du système éducatif au plus grand nombre. Né au début du siècle passé, cet idéal a trouvé sa forme la plus achevée juste après la seconde guerre mondiale dans le plan Langevin-Wallon dont l’objectif principal était de porter l’âge de la scolarité obligatoire à dix-huit ans. Bien que n’ayant jamais été mis en œuvre, ce plan porte en lui tous les germes de la démocratisation de l’enseignement qui a marqué les cinquante dernières années (2).

Il faudra toutefois attendre la Cinquième République pour que cet idéal de démocratisation trouve ses premières mises en application significatives : la réforme Berthoin de 1959 qui prolonge la scolarité obligatoire jusqu’à seize ans, la réforme Fouchet de 1963 qui crée le double système des collèges d’enseignement secondaire et des collèges d’enseignement général, enfin la réforme Haby de 1975 instituant le collège unique. Cette démocratisation qui vise à la scolarisation du plus grand nombre entraîne l’explosion scolaire que l’on connaît, avec en filigrane, le rêve toujours présent de construire une adéquation parfaite entre les besoins de la société et les produits de l’éducation. Il ne s’agit plus bien sûr de maintenir une société fondamentalement paysanne et de construire l ‘armée de la revanche comme le voulaient les débuts de la Troisième République. Il s’agit par la carte scolaire et l’orientation de trouver une planification qui assure un juste équilibre entre les demandes de l’économie, l’épanouissement de l’individu et les aspirations de la société. Dans ce cadre, l’enseignement technique fait l’objet d’une attention particulière de la part des pouvoirs publics (3).

Pourtant, la réalité résiste aux ambitions affichées : l’orientation et la sélection précoces restent longtemps de mise : les effectifs des classes de fin d’études puis des classes pré -professionnelles de niveau (4) restent élevés. Jusqu’au milieu des années quatre-vingt, un bon nombre d’élèves au sortir de la classe de cinquième rejoint la préparation en trois ans au certificat d’aptitude professionnelle.

La dernière grande rupture scolaire est celle qui voit l’affirmation d’une volonté politique visant à amener " 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat ". Lancé en 1985 (5), ce slogan trouvera en 1989 sa traduction législative qui permettra la levée de la dernière barrière, celle donnant accès à l’enseignement supérieur.

Un succès remarquable en termes quantitatifs

Qu’en est-il aujourd’hui de ces objectifs?
Quantitativement, la réponse ne souffre aucune discussion. Pratiquement, tous les objectifs quantitatifs énoncés depuis les années soixante ont été atteints selon un cheminement somme toute régulier sans véritable crise, celle de 1968 ayant peu à voir avec la question discutée ici (6). La performance est remarquable si l’on songe qu’à la veille de la seconde guerre mondiale , 3 % seulement d’une classe d’âge obtenaient le baccalauréat, et qu’après être montée aux alentours de 25 % en 1979, cette proportion se situe depuis 1995 à plus de 60 %. Tous les autres indicateurs vont globalement dans le même sens, qu’il s’agisse de l’entrée dans l’enseignement supérieur qui concerne maintenant plus de la moitié d’une classe d’âge, de la réduction du nombre d’élèves sortant sans diplôme du système éducatif, ou du recul de l’analphabétisme. Un remarquable succès en termes quantitatifs (7), mais pourquoi dans ces conditions, une telle insatisfaction de tous les acteurs ou utilisateurs du système éducatif ? En termes de qualité, le bilan serait-il moins brillant ? Le niveau scolaire serait-il en baisse ?

 Une amélioration globale du niveau scolaire

En vérité, si on se limite à la dernière question, rien n’indique qu’il en soit ainsi. Aucune méthodologie ne permet d’ailleurs de faire des comparaisons fiables entre le niveau de connaissances de personnes ayant formellement le même diplôme mais appartenant à des générations différentes. Certes, chacun peut aisément constater que le savoir d’un bachelier d’aujourd’hui présente des lacunes considérables vis-à-vis de son homologue d’hier, mais qui pourrait nier que certaines connaissances sont aujourd’hui maîtrisées par un nombre de personnes très supérieur à ce qu’il pouvait être il y a dix ou vingt ans ? Toute comparaison sur le savoir implique de hiérarchiser les éléments de ce savoir, opération qui ne peut être que subjective et/ou fortement teintée d’idéologie. Je ne m’engagerai pas aujourd’hui sur ce terrain, et je me contenterai de dire que globalement, le niveau d’éducation n’a pu que croître dans notre pays au cours des cinquante années passées. Les comparaisons internationales, bien que posant elles aussi de sérieuses difficultés, sont un peu plus aisées. Là où elles sont disponibles, et notamment en mathématiques, si la France n’y tient pas la première place, elle figure en position moyenne en compagnie de la plupart de ses voisins européens et devant les Etats-Unis d’Amérique.

Serge FENEUILLE – Président du Conseil de Recherche de l’Ecole Polytechnique, Membre de l’Académie des Technologies.

Extrait d’une Conférence prononcée le 1er mars 2001 à l’Académie des Sciences Morales et Politiques. www.asmp.fr

 (1) Qui devrait concerner l’ensemble des pays d’Europe. En France, cette perspective est fortement marquée par des lois célèbres, celles de Jules Ferry notamment, mais aussi celles de François Guizot.
 (2) A noter toutefois que c’est sous le régime de Vichy qu’ont été conçues et mises en œuvre les bases de l’enseignement technique public de masse.
 (3) Qui crée successivement les collèges d’enseignement technique, les lycées techniques et les IUT, lesquels ouvrent l’enseignement supérieur aux titulaires des nouveaux baccalauréats techniques, et plus tard à ceux des baccalauréats professionnels.
 (4) Classes préparatoires à l’apprentissage qui, de fait, recrutent des élèves en échec scolaire, incapables d’atteindre la classe de 3ème et donc de terminer le cycle des collèges.
 (5) par Jean-Pierre Chevènement
 (6) Même les mouvements de rue des enseignants, des étudiants et des lycéens, fortement médiatisés, ne seront pas plus fréquents que ceux des autres catégories de fonctionnaires, eu égard au nombre de personnes concernées.
 (7) Certes il conviendrait également de comparer les coûts correspondants, mais tel n’est pas mon propos aujourd’hui et je rappellerai seulement qu’en part du budget national, après avoir stagné autour de 7 % de 1890 à 1950, les dépenses publiques de l’Etat pour l’éducation sont brutalement montées à 17 % en 1970 pour arriver aujourd’hui au voisinage de 21 %, ce qui n’exclue pas, en termes absolus, une croissance significative, d’autant qu’il conviendrait d’y ajouter les dépenses des collectivités locales.

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