| Auteur |
Message |
|
le : 04/06/2009 19:44
|
|
Valette
Auteur du fil
Inscrit depuis: 03/06/2008
Interventions: 565
|
Nº2326
SEMAINE DU JEUDI 04 JUIN 2009
À la Une < Le Nouvel Observateur < L'école à l'agonie
L'école à l'agonie
Gigantisme et violence la condamnent, comme jadis les dinosaures, à une extinction progressive
Il y a dans «la Journée de la jupe» une scène qui me poursuit depuis que j'ai vu ce film remarquable : celle où Isabelle Adjani, prof de français en proie à ses élèves, braque le plus odieux d'entre eux avec un revolver échappé d'un cartable et parvient alors à lui faire «avouer» ce que jusqu'ici il se refusait obstinément à dire, et peut-être à savoir : que le vrai nom de Molière était Jean-Baptiste Poquelin.
Cette scène est évidemment une parabole. Puisque la force et les rapports de force tendent à devenir dominants dans l'univers scolaire, il n'y a pas de raison que l'acte d'enseigner proprement dit échappe miraculeusement à la nouvelle loi du milieu. Dans ces conditions, «l'école ouverte», c'est la pédagogie à coups de marteau. Toutes les bonnes âmes se scandaliseront d'un constat implicitement «réactionnaire», mais je n'en ai cure : ce qui est réactionnaire, et même tendanciellement fasciste, c'est l'irruption de la violence dans le domaine du savoir.
Platon : «Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants..., lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter; lorsque les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus rien au-dessus d'eux, c'est le début de la tyrannie.»
Corollaire : cette école où l'on menace - que dis-je ? - où l'on frappe les institutrices avec des couteaux de cuisine est aussi celle où l'on arrête des enfants de 6 ans pour les interroger pendant deux heures et où l'on convoque au commissariat un gamin de 8 ans pour une bagarre dans la cour de récréation. C'est aussi celle où l'on parle de fouiller tous les cartables à l'entrée - pourquoi pas une fouille au corps ? - et de faire passer les élèves par des portiques de sécurité. L'irruption de la violence ordinaire dans la classe débouche sur les procédures ordinaires de la société civile : police, justice, prison. Autrement dit, l'école est désormais considérée comme un lieu dangereux, aussi dangereux que les avions, les aérogares et les parloirs de prison.
Regardons les choses en face. Le gigantisme de l'institution scolaire, la prolongation sans fin de la scolarité, loin d'être des signes de bonne santé, pourraient avoir la même conséquence que pour ces dinosaures de l'ère secondaire : une extinction progressive. Si l'école n'existait pas, on ne l'inventerait plus sous sa forme actuelle. L'obligation scolaire, qui fut conçue à la fin du XIXe siècle comme un moyen de protection des enfants contre le travail précoce, et comme la base de l'égalité entre jeunes Français, est en train de se retourner contre ses objectifs mêmes. Combinée à la violence en milieu scolaire, elle interdit toute possibilité de pacification par exclusion des éléments perturbateurs et ouvre la voie à une extension indéfinie de l'enseignement privé qui a, lui, les moyens de se défendre.
L'institution scolaire tout entière est devenue l'un des éléments du schéma tripartite des sociétés industrielles et capitalistes : les jeunes à l'école, les adultes à l'usine ou au bureau, les vieillards à l'asile.
Etonnez-vous après cela qu'elle soit ressentie par les jeunes comme l'une des formes de l'emprisonnement social. Voyez encore, dans «la Journée de la jupe», les armoires à glace auxquelles la prof est confrontée : ils ont de l'argent, des motos, des portables, des copines. Et l'on attend de ces jeunes adultes piaffant devant la vie le comportement docile des chères têtes blondes à blouse noire de la communale sous la IIIe République ? C'est se moquer.
Certes, toute société a besoin d'une institution qui apprenne aux enfants les langages de base qui y ont cours : c'est l'enseignement primaire. A l'autre bout, l'enseignement supérieur est une nécessité pour développer la recherche et la formation professionnelle de haut niveau. Entre les deux, la double mission dévolue à l'enseignement secondaire, la culture générale et la garderie des ados (on le voit bien les jours de grève), cette double mission est en train de se défaire sous nos yeux.
C'était ma contribution de base à tout projet de réforme de l'enseignement présent ou à venir, de droite ou de gauche, possible ou impossible. «A développer», comme écrit le prof en marge des copies d'élèves.
Jacques Julliard
Le Nouvel Observateur
Anne-Marie.
|
|
le : 05/06/2009 14:55
|
|
ex-parent
Inscrit depuis: 03/06/2008
Interventions: 77
|
« A développer… »
Cher Jacques Julliard,
Votre chronique de la semaine dernière, « L’école à l’agonie », était elliptique, pleine de sous-entendus et peu positive. Que se passe-t-il ? Pourquoi cette mauvaise humeur ? N‘y-a-t'il plus aucune issue ? Notre société est-elle condamnée à l’extinction comme notre école ?
Pourtant, en début de chronique, vous citez une phrase excellente de Platon, qu’il suffirait d’étudier et d’appliquer : « Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants..., lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter; lorsque les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus rien au-dessus d'eux, c'est le début de la tyrannie »
Plus loin, vous affirmez que « l’école est désormais considérée comme un lieu dangereux ». Ce que j’aurais aimé savoir de votre part c’est si l’école est considérée comme un lieu dangereux ou bien si certaines écoles étaient réellement des lieux dangereux. Pensez par exemple à certains établissements publics où vous n’enverriez pas vos propres petits-enfants.
Plus loin encore, vous dites : « L’obligation scolaire[…] combinée à la violence en milieu scolaire […] ouvre la voie à une extension indéfinie de l’enseignement privé qui a, lui, les moyens de se défendre. » Voulez-vous dire que l’enseignement privé a trouvé la solution à la violence scolaire ? Si c’est le cas, il faut qu’il en fasse profiter l’enseignement public au plus tôt ! J’aurais plutôt dit que l’enfoncement de l’enseignement public dans la médiocrité et l’indécision fait le lit de l’enseignement privé qui, lui, a une –relative- liberté d’action par rapport à l’enseignement public.
Un peu plus loin, vous dites : « Les armoires à glace auxquels la prof est confrontée ont de l’argent, des motos des portables, des copines. Et l’on attend de ces jeunes adultes… » Mais ce ne sont pas des jeunes adultes ! Ce sont des enfants, des êtres immatures ; leur argent et leur portable leur viennent de leur maman, femme de ménage, leur moto leur vient de trafics plus ou moins licites, leur copine est souvent leur esclave…
Plus loin, enfin, vous nous faites savoir que la double mission de l’enseignement secondaire est la culture générale et la garderie des ados, et vous nous annoncez que cette double mission est en train de se défaire sous nos yeux. Eh bien voilà une bonne nouvelle ! Car si l’école pouvait abandonner cette mission (non dite) de garderie des ados, on irait certainement vers du mieux. La mission de l’enseignement secondaire, c’est certainement de donner une culture générale. C’est aussi de donner les outils intellectuels pour agir sur notre monde, que l’on fasse ensuite des petites ou des grandes études.
Vous voyez que le lecteur sort bien insatisfait de la lecture de votre chronique. Bien des questions sont soulevées qui mériteraient explications. C’est pour ces raisons que je me permets respectueusement de mettre en bas de votre copie un « Peut mieux faire »…
[Cette intervention a été corrigée 1 fois, en dernier le 05.06.2009 à 14:57.]
|
|
le : 06/06/2009 07:03
|
|
Valette
Auteur du fil
Inscrit depuis: 03/06/2008
Interventions: 565
|
Philippe, vous devriez mettre votre critique sur le blog de JPB.
Je la trouve très bonne.
Anne-Marie.
|
|
le : 06/06/2009 07:13
|
|
Valette
Auteur du fil
Inscrit depuis: 03/06/2008
Interventions: 565
|
La superbe phrase de Platon était mise en exergue dans les bulletins de l'Association Autonome des Parents d'élèves, créée en 1968, en réaction contre la FCPE qui déjà à l'époque prenait de mauvaises décisions, où j'ai milité pendant une vingtaine d'années.
La FCPE était toujours contre tout, et bien qu'ayant apparemment l'oreille des principaux et des proviseurs, ces derniers comptaient beaucoup sur nous pour les soutenir.
Anne-Marie.
|
|
le : 06/06/2009 07:42
|
|
Valette
Auteur du fil
Inscrit depuis: 03/06/2008
Interventions: 565
|
Voilà qui est mieux, et qui remet Jacques Julliard dans notre camp.
Petit rappel...
21/02/08
Pour un cessez-le-feu sur l'école
Qu'on fiche la paix aux profs ! Que l'on arrête de les harceler avec de nouveaux programmes et de nouvelles exigences ! Contentons-nous de les soutenir !
S'il est vrai, comme l'a très bien dit Christian Salmon («le Monde» du 16 février) , que la France n'a pas élu au printemps dernier un président de la République mais un sujet de conversation, la question se pose désormais de savoir quel statut accorder à ses propos. Actes de gouvernement ? Boutades destinées à lancer un débat ? Fumigènes propres à donner le change ? Déjà, à propos du patronage d'enfants juifs victimes du nazisme, Nicolas Sarkozy, au moyen d'une proposition mal étudiée, a réussi le tour de force de mobiliser contre la mémoire de la Shoah le mouvement antiraciste, les intellectuels de gauche et la plupart des grandes voix du judaïsme français. Renversant.
J'en suis aujourd'hui à redouter que, sur les grands sujets de société, il ne se prononce pour des solutions justes, tant existe le risque qu'il les déconsidère durablement. Ainsi de son discours de Périgueux sur l'école, dont, pour ma part, j'approuve l'essentiel. Nicolas Sarkozy a proposé pour l'école primaire - il n'est, hélas !, pas le premier ! - de revenir aux «fondamentaux», c'est-à-dire à la maîtrise de la langue (lecture, grammaire, orthographe) , du calcul, ainsi qu'à l'instruction civique et à la morale. Dans sa modestie, ce programme est à la fois sage et ambitieux. Il s'agit de diviser par trois (pourquoi par trois ?) le nombre d'élèves dont le niveau à la sortie du CM2 est nettement insuffisant, soit 40% des effectifs. Il s'agit surtout, contre le bambinisme bêlant, de remettre «au centre de la classe» non plus l'enfant mais «le savoir» et, par conséquent, «le professeur qui en est le dépositaire et le transmetteur». Oui, mille fois oui. Une telle démarche procède d'une appréciation juste de ce qu'est devenue l'école : en priorité un lieu de lutte contre l'illettrisme (Luc Ferry) , danger majeur pour la société et source des inégalités futures.
Enseignants mes amis, pédagogues, syndicalistes : n'allez pas vous mettre en travers de ces louables orientations sous prétexte que Nicolas Sarkozy les préconise ! Car il y a urgence, il y a priorité ! A condition toutefois que Nicolas Sarkozy parle d'une seule voix : on ne peut à la fois tenir le discours de salubrité de Périgueux et approuver en bloc le rapport Attali qui propose d'ajouter au programme minimal la maîtrise de l'anglais, d'internet, l'apprentissage de l'économie, le développement de la créativité... la communale devenant un palais de Dame Tartine du savoir. Aux qualités que l'on demande pour suivre l'enseignement du CEI , je ne suis pas sûr que j'en serais aujourd'hui capable.
Le duel entre le réel et 1 imaginaire reste, à l'école comme ailleurs, l'une des données permanentes de la vie intellectuelle française, dans laquelle le premier a rarement le dessus. Le tout-à-l'école, la reductio ad scholam, la fantasmagorie pédagogique est l'une des facilités les plus navrantes de notre vie publique. Surtout quand tout est fait par ailleurs pour démoraliser le corps enseignant et saper son autorité. Je ne reviens pas sur ce que j'ai dit la semaine dernière à propos de «la gifle» : la lutte contre la violence et contre l'illettrisme sont les deux priorités absolues du moment.
Il ne faut pas se le cacher : l'école vit aujourd'hui un grand naufrage que l'on met plus de temps et d'énergie à dissimuler qu'à combattre. Une heure avant la catastrophe, un orchestre jouait encore sur le pont du «Titanic». L'obligation scolaire a disparu et l'absentéisme systématique est le seul remède efficace à la surcharge des classes. On continue de s'étriper sur les horaires des diverses disciplines, alors que c'est la discipline au singulier qui est devenue la préoccupation principale de maint professeur tout au long de la semaine. Que l'on aide les profs ! Qu'on leur fiche la paix ! Que l'on arrête de les harceler par de nouveaux programmes, de nouvelles évaluations, de nouvelles instructions, de nouvelles exigences ! Contentons-nous de les soutenir.
La recommandation est valable pour les parents d'élèves, les experts, les partis, le gouvernement... et même, si faire se peut, les élèves. Vous verrez qu'alors tout ira mieux. L'avenir de l'école mérite bien une trêve de la chicane pédagogique et politicienne.
Jacques Julliard
Le Nouvel Observateur
Ecrit par : Guillaume | 06 juin 2009
Anne-Marie.
|