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Témoignage d'une jeune institutrice en CP (2001)

Présentation.

Je suis professeur des écoles depuis septembre ****. Mon premier poste est un des quatre CP d'une école de la banlieue parisienne. J'ai eu la chance d'être nommée dans une école où les relations entre collègues sont agréables. Malgré les différends qui peuvent exister entre eux, mes collègues ont le souci de s'entendre le mieux possible et de se montrer solidaires en cas de problème.

Mon école est connue dans la circonscription pour la bonne humeur qui y règne. Alors qu'elle est réputée difficile, les stagiaires ou les remplaçants qui y ont séjourné sont repartis contents et désireux de revenir.

La belle ambiance de l'école tient en grande partie, je pense, à la personnalité de la directrice, qui exerce ses fonctions avec respect et fermeté, et qui donne à l'école un ton convivial et sérieux. Mes collègues, même s'ils désapprouvent mes pratiques, me laissent en paix, et me proposent souvent leur aide et leurs services.

Par ailleurs, mes collègues sont pour moi des gens qui, malgré leur zèle de bien faire, se trompent, à des degrés différents, sur de nombreux points : sur la fonction de l'école, sur le rôle des adultes face aux enfants, sur les contenus et les méthodes d'enseignement. Il m'est arrivé, en réunion, en entendant parler de la "lecture-communication", de la "nécessaire harmonisation des démarches pédagogiques", des "règles à faire émerger des enfants", de l'absurdité du par cœur, ou de l'"inexistence du code", de me dire que je me trouvais chez les fous.

Le travail "en équipe".

Malgré ce que recommandent les textes officiels, je ne travaille pas "en équipe" avec mes trois collègues de CP. J'ai laissé penser que mon manque d'expérience ne me permettrait pas d'appliquer leurs difficiles méthodes. L'éloignement géographique de ma salle de classe par rapport aux leurs m'a aidée à justifier mon isolement dans le travail.

Je ne tenais pas particulièrement à travailler "en équipe". Il me semble que décider à plusieurs après discussion plutôt que seul après réflexion est le meilleur moyen de prendre de mauvaises décisions, d'aller contre ses convictions, ou encore de ne pas en avoir.

Dans le travail "en équipe", c'est l'avis du plus fort qui passe, et le plus fort est celui qui défend la position institutionnelle, et qui a non seulement l'Inspection, mais l'opinion la plus commune de son côté. Le travail "en équipe", chaleureusement recommandé par les Instructions Officielles, et rendu de fait quasi obligatoire, m'apparaît comme un moyen d'imposer les dogmes et les pratiques de la nouvelle pédagogie, en laissant croire à ceux qui les adoptent qu'ils le font librement.

Il me semble qu'une équipe n'a de sens que dans le jeu, et que l'équipe obligatoire dans le travail est une contradiction. Je pense qu'il est possible de travailler non pas "en équipe" mais à plusieurs, à condition que les personnes aient des affinités fortes, ce qui tient du miracle des belles rencontres.

Les plus belles "équipes" que je connaisse sont des couples. De fait, on trouve très peu d'équipes dans les écoles. Dans mon école, tout ce qui est mis en place pour que les gens travaillent "en équipe" fonctionne très mal ou pas du tout, au grand regret des tenants des nouvelles pédagogies, qui déplorent que leurs collègues aient si peu de bonne volonté.

Clandestinité.

Non seulement je ne tenais pas à travailler "en équipe", mais je ne voulais pas appliquer les méthodes de mes collègues. Mais je ne pouvais le leur dire. Je ne pouvais pas non plus exposer la façon dont je comptais travailler. Ma position, au sujet de l'école, du rôle de l'enseignant, des matières à enseigner et des méthodes d'enseignement, est en désaccord avec la position institutionnelle et majoritaire, et par suite, parce que je tiens à travailler en paix, clandestine.

Depuis le début de l'année, je me tais sur ce que je pense de l'école, et je cache la plus grande partie de ce que je fais. C'est ainsi que je conserve le crédit de mes collègues, dont j'ai besoin. Tout ce que voient mes collègues, c'est que mes élèves sont relativement sages dans les rangs, et qu'ils sont au travail lorsqu'on entre dans ma classe.

Mais ils ne savent pas de quelle manière j'obtiens que mes élèves soient sages et travaillent, ni quel travail je leur demande exactement. J'applique des préceptes qui feraient se dresser sur la tête les cheveux des pédagogues modernes, et je refuse d'appliquer les leurs.

Je considère que mes élèves, parce qu'ils sont des enfants, sont non responsables, non autonomes et ignorants de beaucoup de choses. Je sais que par ailleurs, ils entendent parfaitement le sens des mots comme "courage", "justice" et "vérité". Je pense qu'aucun d'eux à six ou sept ans n'est perdu pour l'apprentissage de la lecture ou de la logique mathématique, de l'attention et du sérieux.

J'ai comme principe que les seules joies qu'ils doivent connaître avec moi sont celles que leur donneront les progrès qu'ils auront accomplis grâce à leur travail, et que leurs autres joies ne me regardent pas. Je ne suis pas là pour les amuser, mais pour qu'ils apprennent dans de bonnes conditions et de façon durable. Je ne crains pas qu'ils s'ennuient. Ils s'ennuient parfois, quand ils doivent attendre, ou quand l'intérêt de la leçon ne leur apparaît pas immédiatement.

Je demande à mes élèves de se ranger deux par deux, de se taire dans les rangs, de rester immobiles et attentifs en classe, de lever la main pour parler. Mes élèves sont tous assis face au tableau, et non pas sur des tables de quatre placées de biais par rapport au tableau. Lecture, écriture, et mathématique sont, et de loin, l'essentiel de leur travail. Ils font deux heures de sport par semaine. Ils font un peu de peinture et de dessin. Ils apprennent quelques poèmes et chansons.

Je ne pense pas que les règles doivent "émerger des enfants" et qu'il leur appartienne de les énoncer. Je ne pense pas qu'il leur soit impossible de les comprendre, de les retenir et de les appliquer, s'ils ne les déduisent pas eux-mêmes. En conséquence, j'énonce les règles. C'est moi qui décide dans la classe, qui rappelle ce qui est bien ou mal. Celui qui s'obstine à ne pas respecter les règles est puni.

Je ne me sers pas du "Tableau de citoyenneté" adopté par toute l'école, qui définit le comportement adéquat et indique les gestes répréhensibles qui méritent sanctions. Je ne fais pas de "Conseils d'enfants" dans ma classe pour décider avec eux, de façon "démocratique", de la question de savoir comment se comporter dans les différents "lieux de vie" de l'école.

Je traite les problèmes de discipline au cas par cas, adoptant chaque jour de nouvelles manières de sanctionner les désordres. Lorsqu'un élève fait une bêtise, je ne discute pas avec lui, je négocie encore moins, je ne lui fais pas dessiner sa bêtise pour qu'il explique en quoi elle en est une, je ne lui fais pas accomplir une tâche d'intérêt public, je ne lui fais pas signer un contrat par lequel il s'engage à se comporter correctement.

Je punis, et annonce qu'il sera puni à chaque fois qu'il recommencera. Mes punitions sont bêtes et méchantes : aller au coin, copier des lignes de "je dois me tenir comme un grand", rester assis sur un banc pendant une partie de la récréation.

Lorsque la classe se transforme en panier de puces, le vendredi à 13h30 par exemple, et que le passage dans l'escalier devient dangereux, je hausse la voix très fort et je dis des choses assez terribles pour que mes élèves en restent cois. Je peux donner des tapes sur les fesses de ceux qui ne se décident pas à s'asseoir correctement. Je secoue parfois par les épaules ceux qui sont trop agités pour entendre les réprimandes.

Je n'ai pas affiché de "Tableau des responsabilités" dans la classe, pour instaurer les tours de ramassage de crayons, comptage des ciseaux, arrosage des plantes, etc. Je désigne, au moment voulu, les élèves qui ramassent ou distribuent, et je leur interdis même parfois de lever la main pour se proposer, car leur goût pour ces tâches est tel qu'ils se dissipent à guetter le moment où elles arrivent, s'excitent à se porter candidats, et boudent ensuite de n'avoir pas été choisis.

Je nomme des "chefs de rangs" et des "chefs de porte" parce que j'en ai absolument besoin pour que le long trajet que nous devons faire six fois par jour se passe calmement. Je ne fête pas les anniversaires. J'ai expliqué aux parents que je n'étais pas animatrice, et que je tenais à ce que soient bien distinguées vie scolaire et vie privée.

Je ne travaille pas par "projets". Mon seul "projet" est que mes élèves apprennent à lire, écrire et calculer.

Mes élèves ne travaillent pas en groupes. Chacun travaille seul et pour lui. Je ne conçois pas une classe comme une communauté. Il me semble que l'on n'apprend pas à plusieurs mais seul. Le travail en groupe ne sert, selon moi, qu'à rendre le travail plus pénible et moins efficace.

Je ne fais pas de "méthodologie pour développer les compétences transversales", que sont par exemple la mémoire ou l'organisation dans le travail. Ces "compétences" sont certes des conditions sine qua non de l'apprentissage, mais, selon moi, elles n'ont besoin que de situations de travail, où elles sont nécessairement mobilisées et entretenues, pour se développer.

Je ne fais pas de séances d'"ouverture à la différence" ou au "multiculturel". Si j'entends un de mes élèves dire qu'il "n'aime pas les Noirs", je le reprends devant toute la classe, et je le range ensuite Je ne fais pas d'"apprentissage de la citoyenneté ou de la démocratie". J'exige seulement de mes élèves qu'ils se montrent respectueux entre eux.

Il m'arrive de leur rappeler solennellement qu'ils sont en classe pour travailler, que la cloche sonnée, les jeux sont terminés, qu'il est important de savoir se taire et rester tranquille, qu'il est grave de répondre à la place d'un autre, qu'il est de la dernière impolitesse de ne pas faire silence quand un camarade lit. Ils écoutent d'ailleurs ces discours avec beaucoup d'intérêt.

Bref, je refuse, parmi ce qui est recommandé officiellement, tout ce qui me semble inutile pour l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et du calcul.

Je suis relativement sévère, je souhaite que mes élèves travaillent bien, et je suis rétive aux nouvelles pédagogies. Sans me considérer comme une maîtresse à l'ancienne, je peux sans réserve me réclamer de Jules Ferry ou de Condorcet. Autant dire que je suis presque hors la loi. Mes élèves n'ont pas l'air traumatisés par ma façon de mener la classe.

Les élèves des autres classes qui ont séjourné dans la mienne un jour où leur maître était absent ne semblent pas effrayés quand ils reviennent, et en sont même parfois contents. Il est arrivé que l'on me confie des durs à cuire, et ces derniers n'ont pas eu l'air de trop souffrir de passer par mes griffes.

Ma façon de travailler ne me pose pas de problème avec les élèves. Mais elle m'en poserait avec la plupart de mes collègues si ces derniers en connaissaient les détails, parce qu'ils désapprouveraient ce que je fais et jugent nécessaire ce que je refuse.

Le refus des manuels.

La veille de la rentrée, j'ai aussi annoncé à mes collègues que je voulais acheter pour chacun de mes élèves un fichier de mathématiques. Ceci signifiait une fois de plus que je ne travaillerais pas "en équipe", puisque mes collègues travaillent sur des photocopies. Mes raisons étaient que je tenais à ce que mes élèves aient un fichier relié et en couleurs, et chacun le sien ; de plus, je voulais travailler dans la légalité, ce qui m'a valu d'être gentiment traitée de "légaliste à tout crin" quelques jours plus tard.

Ce choix n'est pas très bien passé. Acheter un fichier pour chaque élève coûte exactement dix fois plus cher que d'en faire des photocopies. Ma décision faisait un trou dans le budget commun des CP.

On m'a aussi expliqué qu'il n'est pas pédagogique de prendre un fichier, puisqu'il vous oblige à une pédagogie commune, et à le suivre sans restriction. La photocopie permettrait seule de différencier et de faire des tris dans les exercices.

Prendre un manuel vous interdit donc toute initiative, invention, et bloque même le bon sens. Ne pas prendre de manuel est le critère de la pédagogie de pointe.

"Telle inspectrice est formidable. Dans sa circonscription, pas un instit de cycle 2 n'utilise de manuels". C'est ce que j'ai entendu dans la bouche d'un de mes collègues, qui se vante très fort de faire régulièrement un feu de joie avec les spécimens de manuels qu'il reçoit. Ce qui lui donne une réputation de rebelle.

 Je ne regrette ma décision d'avoir pris un fichier que parce que celui que j'ai choisi ne m'a pas semblé excellent et que j'ai eu du mal à l'utiliser. Mais mes élèves l'aiment d'amour et l'emporteraient partout s'ils pouvaient.

 

(Suite)

 

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