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Entre les murs : histoire d'un échec pédagogique
Lorsque le film Entre les murs a été primé à Cannes, certains en ont profité pour rappeller combien les élèves avaient changé, et renforcer l'idée que l'enseignement devait s'adapter à ces nouvelles réalités.
On ne sait pas vraiment si François Bégaudeau a voulu montrer les difficultés d'un enseignant dépassé par ses élèves ou présenter ce que serait une conception idéale de l'enseignement selon lui. Mais, la sortie du film en salle relance le débat sur l'autorité du professeur et sa pédagogie.
A ceux qui s'inquiètent que cette fiction fasse figure de modèle, Xavier Darcos répond en déclarant totalement inadaptée l'attitude de l'enseignant dans cette classe :
"Il établit un rapport trop affectif avec les élèves, tolère des remarques qui le mettent sur un pied d'égalité avec eux, entre dans une entreprise de séduction, recule devant l'autorité... C'est une scène de ménage permanente, cette classe! Il se laisse déborder, perd la main et lorsqu'il se trouve démuni, la seule solution qui lui apparaît, c'est de mettre en marche la lourde machine de l'exclusion. Pour moi, c'est l'histoire d'un échec pédagogique."
Et il en profite pour dire qu'il faut "remettre de l'école à l'école. Revenir aux fondamentaux."
A l'opposé, Philippe Meirieu s'inquiète de voir ce film devenir un pladoyer contre la pédagogie, tant l'échec du "professeur qui se veut pédagogue" est flagrant :
"Il faut absolument refuser que ce film soit interprété par les uns comme un acte de foi dans une pédagogie compassionnelle qui se suffirait à elle-même et, par les autres, comme la dénonciation implicite d’une démission éducative orchestrée par quelques pédagogues irresponsables. La pédagogie est un travail inlassable pour organiser le travail intellectuel en structurant le cadre et en proposant des contenus exigeants et mobilisateurs… Elle nécessite une éthique et des savoirs professionnels, une passion pour les contenus qu’on enseigne et la capacité à construire des situations de travail. Visiblement, sous cet angle elle est encore peu connue du « grand public ». Les pédagogues ont encore du travail."
Ce que Philippe Meirieu ne semble pas avoir perçu, c'est que trop de pédagogie tue la pédagogie, et en cela, on peut dire qu'il y aura lui-même contribué largement. Revenir aux fondamentaux est probablement le meilleur moyen de remettre la pédagogie à l'honneur, et de tourner le dos aux dérives des pseudo sciences de l'éducation.
FP
Voir aussi : "Mission impossible"
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Commentaires :
Page 1 sur 1 1
"le public ne sait pas bien distinguer la qualité d'un ouvrage et les dangers de ce qu'il raconte"
On a toujours été d'accord (depuis que j'ai compris L&L), elle l'a toujours dit, le sushi c'est qu'elle non plus ne sait pas faire le distinguo !
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Juste histoire d'enfoncer le 'clou'
CANTET ET BÉGAUDEAU : UNE CONJURATION
« Bégaudeau désormais est le nom d'un problème. Que n'a-t-on pas écrit, déjà , sur son roman Entre les murs, l'événement noir qui marquera la fin de notre histoire scolaire. On parla d'une chronique « savoureuse », « douce-amère », de l'école d'aujourd'hui. Pendant que l'on vantait la manière « héroïque et modeste » de son enseignement, l'on entendit ce professeur se perdre dans l'apologie d'une « loquacité débridée », même d'un « joyeux bordel », censés donner à notre école la chance et l'occasion d'une renaissance.
Or de quoi s'agit-il ? D'un professeur qui a changé son rôle de maître en bousilleur d'enfants pour la plupart odieux, comme l'écrivain les a voulus : très uniformément stupides, grossiers, caractériels. Du coup, l'idée a pu germer que, dans cette sorte d'autoportrait pour un peu masochiste, dans ce martyre fictif, notre école naufragée recevait une volée de bois vert. Mais non, Cantet et Bégaudeau, conjurés sur ce point, affirment que leurs deux œuvres sont des documentaires sérieux et « engagés », entés à la promesse d'un mouvement positif.
À quoi s'ajoute la profession de foi réitérée de l'acteur-romancier qui joue avec niaiserie son propre rôle. « Un cours, ça doit partir dans tous les sens, pour le meilleur et pour le pire ». « Le bon prof, ajoute-t-il, est celui qui se trompe, qui est peu sûr de lui, de mauvaise foi, irresponsable : qui même n'enseigne pas ! » Les traits de cet idéal-type sont fièrement revendiqués à longueur d'interview, tellement ce Pierrot triste n'a de cesse de chercher, dans le fiévreux miroir de chalands médusés, un reflet suffisant : Socrate réincarné, anthropologue de choc, grand écrivain, enfin acteur « facile » à l'égal des plus grands.
Aussi bien le voit-on dans ses œuvres. S'il lui fallait analyser ce concentré de pure bêtise professorale, un formateur d'IUFM qu'anime un reste de bon sens constaterait qu'il n'est aucune leçon qui ait une ligne. Que l'on nous donne à voir une classe de zombies déraillants, crépitant comme un feu d'étincelles allumé par un artificier dément ou ivre. Que du maître des lieux il n'est aucune explication qui ne soit fausse ou inappropriée, inopportune ou erratique. Il ne s'agit nullement de l'à -peu-près fatal au labeur malaisé de la conversation pédagogique, mais de l'incertitude liée à un discours papillonnant, toujours irréfléchi.
Il n'est aucun moment de ces leçons que l'on puisse approuver : ni adresse généreuse, ni exposé clair et précis, qui sont au cœur de toute sérieuse éducation. Passons sur ces élucubrations sur le foot-ball, sur la DS 19 et sur l'âge de Johnny Halliday ; sur la taille de l'Autriche, sur les homosexuels, sur la misogynie, sur le sens de la vie ! Passons sur ces remarques grammaticales ponctuées par les « euh, oui, non » du professeur, conclues souvent par un « de toutes façons, ça sert à rien », comme on le voit dans cette absurde leçon sur l'imparfait du subjonctif, dont on a fait l'emblème du film. On parlerait jusqu'à demain sans que l'humeur retombe, à court d'exemples.
Surtout qu'on ne nous serve pas les mêmes chansons sur l'air du temps : les quartiers, le jeunisme, le chômage. Toutes choses bien réelles et qui méritent une décision. Il ne s'agit ici que du portrait d'un professeur que la nation entière est en passe d'applaudir, et sur lequel devrait s'abattre la froide sentence de Montesquieu : Non, ce n'est point le peuple naissant qui dégénère, il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus. Pour inventer les conditions d'un magistère démocratique, il faudrait que l'élève, au moins, ne soit pas exposé à des discours inadmissibles. Et que déjà le professeur fût un adulte mieux assuré de ses savoirs, délivré d'un fatal narcissisme. Différent de celui que l'on voit bégayer, faire sans cesse le malin, débiter des erreurs, s'empêtrer dans des duels pathétiques ; refuser piteusement de reconnaître une faute qui ferait honte à un enfant (cette insulte de « pétasses », que désormais toute la France connaît par une scène d'anthologie).
Et ceci nous conduit à ce qui certainement est le plus important, peut-être la clé de tout. Ce professeur qui dit vouloir le bien de ses élèves, mais est inapte à les entendre ; qui fait de l'anarchie un dogme terrorisant (« C'est vous, le prof », protestent-ils) et qui, dans le même temps, garantit ses leçons par une idée abstraite et fausse de son enseignement : l'étiquetage absurde des vieilles figures de rhétorique ; l’examen du schéma actanciel de la structure des contes, « bien plus démocratique que l'imperiun bourgeois de l'humanisme » – prendra place dans nos mythes comme l'Hérode achevé de la pédagogie : un professeur indifférent et froid, vide de tout idéal, et qui se venge de sa désespérance en refusant de tenir seul le rôle de dernier homme.
Sans doute Laurent Cantet serait-il étonné d'entendre dire qu'il a prêté la main de manière ingénue au nihilisme le plus noir, et que son film expose et fait le mal avec un tour de plus. C'est lui, pourtant, qui a couru vers Bégaudeau et qui, lisant à peine son livre, séduit par l'air du temps et abusé par son discours, intronisa ce pédagogue pervers en Socrate héroïque qui prend le risque du désordre, donnant ainsi quitus à un desperado qui inocule au peuple-enfant sa maladie mortelle : le néant de l’esprit où seul le sans-avenir semble avoir de l'avenir.
Le candide est celui qui ne voit pas le mal dans tous ses déguisements.
Lui qui croyait s'être attelé à un film au moins honnête, au prix de concéder quelques poncifs à l'air du temps, se voit sommé de reconnaître qu'il participe à l’entreprise qui éviscère la société de toute force positive. Or qu'aurait-il fallu pour contenir ce maléfice ? Que sans doute il comprenne que cette parole sacralisée comme un article du nouveau dogme – ah, l'oralité ! – emprisonne les consciences en arrière des pulsions, manque à être raisonnable et civile. Mais comment résister à cette idée étroite et dangereuse de la pédagogie, quand on est cinéaste et qu’on s’engouffre sans malice du côté de la vie : un film documentaire réalisé comme en se jouant, où l’on tire le meilleur d'enfants rendus aimables par la grâce d'un tournage qui leur demande justement de jouer l'école, et où toute souffrance et toute rancœur sont rédimées, dans les moments trompeurs d'une immédiate jubilation ?
Pourtant, on doit lui rendre grâce d’avoir montré des êtres vrais, non les marionnettes du romancier : sauvageons étiquetés comme dans un zoo, professeur énervé ou hagard, collègues fantomatiques ou abrutis, qui semblent le degré zéro de la culture, ou principal ventriloqué par la langue morte du no man's land ministériel, – toutes figures garanties par d’arrogantes protestations (« Le réel est toujours d’avant garde »), en vérité puisées dans le folklore étroit du poujadisme. On lui sait gré aussi d’avoir rendu son corps à la parole vivante, contre celle du roman, qui est aiguë, sèche, froide comme une bande enregistrée par une machine à spectre étroit, sans rythme et quasi morte à force d'indifférence, en dépit des ces voix qui cherchent à mordre, au beau milieu d’un mitraillage verbal donné pour juste. Surtout de lui avoir ôté la pointe de son sarcasme, car il n’est rien Bégaudeau ne considère sans bienveillance, qu’aucune phrase ne saccage, ne méprise : le principal, l’école, ses collègues professeurs, les parents d’élèves, l’Autriche, les nains, la langue, la France, le siècle, la culture. Qu’on ne dise pas qu’il s'agit d’un jeu, cet humour qui fait honte aux potaches : « Vous charriez trop, monsieur ». Ni même que Bégaudeau A un regard, car il EST un regard qui détruit : le bourrelet de Khoumba, le ventre d’une collègue enceinte, sa propre nullité de professeur, même la photocopieuse !
Nous voici revenus dans les parages du gouffre. Jamais l’on est allé si loin dans la naturalisation. Aura-t-on jamais lu une phrase plus assassine que : « Moche, Sofiane, a commencé à lire » ? Adorno tremblerait de voir quel tour a pris, dans un écrit immonde qui passe pour une pochade, cette esthétique d’après Auschwitz. Peut-être Laurent Cantet, loin de vouloir favoriser le plus noir des principes, se sera-t-il senti capable, l'ayant entre-aperçu, de le neutraliser. Mais ce n’est pas assez que le bourrelet de Khoumba n’ait pas été filmé, que tant de coups d’épingle meurtriers aient disparu. Et que Sofiane, peut-être, apparût sur l’écran comme une enfant de Dieu. La ruse est justement que c’est par l’esthétique que sa générosité, qui est réelle, se trouve prise en défaut. Voilà le cinéaste pris au piège, ayant édulcoré le récit d’origine : ayant ainsi donné licence au maléfice en lui ôtant son âpreté, sa haine et sa brutalité, ayant peut-être autorisé la plus funeste des contrebandes, à proportion que l’attention du spectateur devient moins vigilante et se démobilise. Le paradoxe en somme est que le Bien couvre le Mal, loin de le conjurer, nous rende moins lucides sur sa nature et ses travestissements.
Si donc on les regarde tous deux, Cantet et Bégaudeau, comme les tristes champions d’une guerre de principes située dans les étages profonds de nos esprits – de ce côté, un Bien mal assuré par une plate esthétique, tout à la fois documentaire et kitsch : se réclamant d'une part du plat vérisme audio-visuel, et de l'autre recyclant des poncifs ; de cet autre côté, un Mal tout à la fois désordonné et méthodique, borné et très subtil, hargneux et rigolo – sait-on qui à la fin l'emportera, le candide cinéaste ou l'écrivain taxidermiste ? S'aventurer vers cette question oblige à formuler trois vœux. D’abord, que chaque Français aille voir le film pour y chercher les traces, tout de même, d'une sorte d'amour ; et qu'il affronte seulement après le risque d’ouvrir unGGg livre où est écrit en encre sympathique, derrière la moindre phrase : ici, nul n'est sauvé. Que, comme tout homme de l’art, ensuite, Laurent Cantet fasse une pause dans la course du succès, et se pose une bonne fois la question de savoir si, dans l'ampleur d'une catastrophe, une œuvre lui résiste ou bien lui obéit. Quant à l'homme Bégaudeau, qui a le noir talent de ceux qui raillent un tel vocabulaire et qui, pour réussir, ne sont jamais à court d'aucune tricherie – qui profite, comme ici, d'une morale de l'art opposée à la sienne –, on voudrait qu'il comprenne que l'âpreté hargneuse de la moindre de ses phrases porte atteinte à la vie. Et qu'à cette condition – qui sait ? – il puisse devenir un écrivain.
Du coup, un dernier mot sur les deux plans qui ferment le film. L'ultime image est celle de la classe vide. Non ce vide de volière après que fut donné le signal des vacances, mais celui, effroyable, que nous avons palpé pendant deux heures, et auquel nous prêtons une attention rétrospective. Ecoutons après coup la teneur du vacarme d’une classe-Bégaudeau. Silence et nuit d'avant toute chose, comme avant toute Genèse. Or nous voilà nous-mêmes, à l'autre bout du temps, sommés de traverser l'effarante énergie de corps électrisés par seulement la matière, et d’entendre prononcer, sous cette parole déconnectée de toute espèce de sens commun, en arrière de ces phrases que rien ne justifie, cette clausule qu’on redoute : ah c'est fini, ça va finir. La vraie fin, cependant, nous montre la sortie de Souleymane et de sa mère, après qu’elle a toisé pour nous, de son regard de reine, le piteux professeur qui a fait du saccage des enfants une philosophie. Elle s’avance « hors les murs », suivi du grand garçon penaud qui demeure à distance de ce que l’émotion, en nous, dans l’effet saisissant d’une contre-contre-plongée, regarde disparaître comme plus qu’une mère blessée : la noblesse en personne.
Merci au cinéaste Laurent Cantet de nous avoir offert, dans le hasard d’une fin qui lui échappe, ce plan sublime. Et merci par ailleurs au petit dieu méchant de la pédagogie de nous avoir donné à son insu, par la grâce même de l’incurie du pire représentant qui soit, une si belle leçon. »
Patrick Guyon, écrivain
Haut fonctionnaire de l’État
Dernier livre publié : Pour une politique de l’esprit (Ed. Jérôme Millon)
"le pape de la pédagogie à la lyonnaise se refuse à comprendre que ses émules s’engouffrent allègrement dans les béances de sa propre théorie, dans l’aberration idéologique que constitue, depuis bientôt trente ans, la pédagogie de « l’élève au centre »
Brighelli apprendra avec satisfaction , j'espère, que Lyon résiste à Meirieu.
Mme Nuyts y organise ces jours-ci, à Ecully, conférence et formations pour parents et enseignants.
Certaines formations sont déjà complètes.
Je crois savoir que certains IUFM privés les voient d'un bon oeil...
"Et comme l'école a très mal enseigné la lecture, des films comme des bouquins, le public ne sait pas bien distinguer la qualité d'un ouvrage et les dangers de ce qu'il raconte... Vous le voyez : on retombe toujolurs sur la lecture !!!"
Finalement elle est d'accord avec nous, Toto..
lol ....
Voici le commentaire de Jean-Paul Brighelli,(normalien, agrégé de lettres modernes) qui a enseigné le français en ZEP pendant une dizaine d'années.
Anne-Marie.
26 septembre 2008
Entre les murs.
J’ai donc vu Entre les murs.
Allons tout de suite à l’essentiel. Quitte à surprendre quelques amis, c’est un film à voir absolument. Non qu’il soit bon – il est filmé à la diable, avec une caméra portée par un technicien ivre, qui donne le mal de mer au bout de dix minutes – pseudo-reportage sur une pseudo-classe, animée par un pseudo-enseignant. Mais il est indispensable : il est le degré zéro de la pédagogie - un zéro qui ne multiplie que parce qu’il est Palme d’or (1). Il est le répertoire exact de tout ce qu’il ne faut pas faire, à commencer par cette empathie vague qui tient lieu de pédagogie, et qui est le cœur même du pédagogisme. Un enseignant débutant y trouvera tout ce que lui a enseigné le pire des IUFM, et qu’il lui faut oublier dès qu’il est confronté à des élèves réels, l’apologie de cette relation horizontale qui est une fin en soi depuis que quelques imbéciles ont décrété que la verticalité de la transmission était définitivement à proscrire – comme les estrades qui la matérialisaient. Ce n’est pas même un film : c’est l’étalage de cette escroquerie qui tient lieu aujourd’hui de pédagogie chez les mauvais élèves de Freinet.
Une classe de Quatrième dans un collège du XXème arrondissement… La classe la plus difficile, entre adolescentes en gangue et décharges de testostérone. Les élèves y sont plus vrais que nature – au sens propre de l’expression : Cantet/Bégaudeau ont sélectionné, à force de répétitions patientes, les éclats spontanés que nous trouvons effectivement en classe – mais en ne gardant que les paroxysmes. Dans la classe de Marin/Bégaudeau, les élèves entrent en classe en troupeau vociférant, blatèrent et déblatèrent, s’affrontent, s’apostrophent, et finissent par tutoyer le prof, avant de le bousculer. A son grand scandale, et c’est bien le plus étonnant : comment diable obtiendrait-il le respect d’élèves à qui il n’apprend rien, avec lesquels il parle de foot à longueur de film (2), et qu’il finit, fort logiquement, par traiter de « pétasses » ? Non seulement il ne leur a rien appris, mais à force de (con)descendre, il finit par adopter leur langage – et leurs jeux dans la cour.
Un exemple parmi d’autres. Les deux déléguées de classe symbolisent les deux extrêmes du spectre – une petite Beur incontrôlable (mais dont nous apprendrons vers la fin qu’elle a lu Platon – réalisme et vraisemblance assurées) et une « jambon-beurre » bonne élève, qui va naturellement se modeler sur sa copine : dans l’école du pédagogisme caricatural, on s’aligne tellement sur les plus faibles que les meilleurs finissent par les imiter : l’émulation, ici, se fait par le bas, vers le bas. Et la culture « bourgeoise » de l’une se fond dans l’inculture de l’autre. Pour prendre une image qui ira droit au cœur de Marin/Bégaudeau, quand on traite les élèves comme un troupeau de supporters, on ne doit pas s’étonner que le groupe s’aligne sur les plus faibles d’esprit.
Le réalisateur, à grands effets de caméra tremblotante, de travellings brutaux d’un visage à l’autre afin d’éviter l’artificialité et les conventions du champ / contrechamp, cherche donc le réalisme à tout prix, ce naturalisme affecté qui est aujourd’hui la marque de fabrique des petits maîtres du cinéma français. Que des critiques, à Télérama ou ailleurs, prennent ce maniérisme canaille pour une peinture exacte de la réalité donne la mesure de leur incompétence.
En fait, ce réalisme est tout en surface. Quels sont les ressorts effectifs du film ? Un huis clos artificiel et théâtralisé (il est étrange, ou fort significatif, de voir cette pédagogie qui prétend ne pas se couper du monde extérieur se cantonner à ce point aux murs de la classe ou de la salle des profs), des dialogues d’un naturel reconstitué, fruits d’un travail intense en « ateliers », sélection (avouée par le réalisateur, et assumée par Bégaudeau, co-scénariste du chef d’oeuvre) des passages les plus spectaculaires du livre : tout concourt à faire d’Entre les murs un objet pédagogique clairement identifié – la pédagogie que mérite la Société du spectacle.
Aux antipodes du réalisme, l’école de Cantet/Bégaudeau est au fond shakespearienne – pleine de bruit et de fureur, et ne signifiant rien. Avec un prof qui se vautre dans ce désordre, s’en repaît, et, avec un mépris (3) qui prétend être de l’humour, s’en contente – puis s’étonne d’en récolter les fruits pourris, dans le dernier quart d’heure et le conseil de discipline, surréaliste, qui l’amène à exclure l’élève qu’il prétendait sauver, auquel il a feint de prodiguer des félicitations, mais pour lequel il n’a affiché que mépris, en conseil de classe. C’est une école dramatisée, à des années-lumière de l’école véritable, faite de glissements imperceptibles, de patience, de remords parfois – ce que l’on appelle ordinairement le travail.
Car dans ce film « réaliste », on ne voit pour ainsi dire jamais travailler les élèves. On comprend qu’ils lisent le Journal d’Anne Franck – une œuvre majeure de la littérature néerlandaise… Que ce grand fat de Marin/Bégaudeau leur fait étudier l’imparfait du subjonctif – qu’ils prennent pour ce qu’on le leur donne, un exotisme bourgeois, une façon d’exalter en sous-main leur culture de rap et de slam, dont les affiches punaisées dans la classe font la promotion tout au long du film. Et qu’ils ont eu à faire leur autoportrait sans filet, sans préparation, suivant le mode binaire qui est celui du héros, « j’aime » / « j’aime pas » (ne pas oublier, pour avoir l’air cool, de faire l’économie de la négation). Bien sûr, le vrai problème de Bégaudeau, ce serait plutôt « je m’aime » / « moi non plus » / « mais je m’aime quand même ». Entre les murs est un exercice de narcissisme, l’autoportrait d’un antihéros qui croit être quelque chose – écrivain, acteur, critique – et pédagogue, n’en jetez plus ! « François Marin, a plaisamment dit un collègue, c’est l’imparfait du subjectif ! » On ne peut mieux dire.
A moins que cette absence de travail ne corresponde exactement à la réalité de ce que font effectivement en classe Bégaudeau et ses semblables. Je comprends l’irritation de Philippe Meirieu, si perceptible dans sa critique du film (« Entre les murs est un très bon film mais un mauvais exemple. Il représente une sorte de désarroi que vivent quelques professeurs frappés d'amnésie pédagogique et qui confondent la générosité dans l'intention et la rigueur des pratiques »). Mais le pape de la pédagogie à la lyonnaise se refuse à comprendre que ses émules s’engouffrent allègrement dans les béances de sa propre théorie, dans l’aberration idéologique que constitue, depuis bientôt trente ans, la pédagogie de « l’élève au centre » : même si elle était à l’origine animée de bonnes intentions, même si elle croyait sincèrement lutter contre l’école « bourgeoise » jadis stigmatisée par Bourdieu, une formule creuse reprise par des crétins génère des cataclysmes. Le film de Cantet/Bégaudeau serait grotesque, s’il n’était pas tragique.
Reste à comprendre la déferlante de critiques positives, dans certains journaux qui se croient progressistes, et chez les bobos blottis dans le Lubéron.
Marin/Bégaudeau est-il « de gauche » ? Oui, dit le même Philippe Meirieu (4), qui a lui aussi du goût pour les logiques binaires – tout en se rétractant immédiatement, car il a aussi un vrai talent pour les palinodies. Mais un enseignant vrai n’entre pas dans ces considérations : quelles que soient ses options idéologiques, il prend ses élèves au point A, et il cherche les meilleurs moyens de les mener au point B (ou au-delà ), au lieu de se contenter de gérer le A et de refiler la patate chaude à son collègue de l’année suivante. Parce que la vraie pédagogie n’est ni de droite, ni de gauche : ce qu’elle met au centre, c’est le Savoir et sa transmission, pas ses convictions politiques.
On passe assez facilement, on le sait, de Quatrième à Troisième : et la scène la plus forte du film arrive peu avant la fin, quand Bégaudeau demande à ses élèves ce qu’ils ont retenu de l’année, toutes disciplines confondues : la fécondation humaine pour l’un, la tectonique terrestre pour un autre – mais aucun élève n’a rien appris en Français. Le clou de cette séquence survient enfin, avec une malheureuse gosse qui avoue n’avoir rien appris du tout. Elle en a les larmes aux yeux, et c’est la réalité de l’enseignement des Bégaudeau et consorts, - et aussi la réalité de mon expérience des trente-cinq dernières années : les enfants viennent en classe pour apprendre, pas pour parler de foot. Ils viennent chercher autre chose que ce qu’ils ont à la maison, un autre vocabulaire, une autre culture. Nous sommes là pour organiser le chaos, lui donner un sens, un ordre - pas pour nous en repaître. Refuser de donner aux élèves ce qu’ils réclament, parfois de façon obscure et provocatrice, parfois même en prétendant le contraire, c’est s’exposer à la violence, parce qu’à ne pas donner les mots pour le dire, on encourage les vociférations, les gestes fous et les imprécations – la langue des barbares. Vers la fin du film, le sang coule – et contrairement à ce que prétend Marin/Bégaudeau, ce n’est pas un hasard.
Jean-Paul Brighelli
(1) On peut s’interroger sur cette tendance lourde d’un festival qui couronna jadis le Guépard ou Apocalypse now et s’acharne, depuis quelques années, à célébrer le réalisme le plus élémentaire, soit maîtrisé (chez Ken Loach ou les frères Dardenne), soit incohérent, comme chez Cantet - influence sans doute de la télévision, dont l’esthétique de « reportage » a finalement subverti l’ensemble du Septième Art : Entre les murs est le comble du téléfilm, et sans doute à ce titre le verrons-nous rapidement sur France 2, qui l’a co-produit. Reste à souhaiter que la chaîne invitera ce soir-là quelques vrais praticiens de l’Education pour tenter de redresser l’idée monstrueuse du travail des enseignants que le film de Cantet/Bégaudeau risque d’insinuer chez ceux qui n'y connaissent pas grand-chose - à commencer par les parents.
(2) Son premier roman, Jouer juste, était une longue métaphore entre le football et la vie amoureuse. La dernière scène du film, aussi artificielle que le dénouement de Tartuffe (dans cet établissement déchiré de tensions, un match de foot élèves / enseignants permet de régler tous les problèmes) nous révèle, à travers la passion du foot de Marin/Bégaudeau, que ce prof de Lettres se serait bien voulu prof de gym – mais qu’il n’en a pas le physique. Le voici condamné à l’intellect – sans en avoir les dispositions. Accessoirement, il se fait acteur, sans en avoir le talent. Il est l’illustration même du Principe de Peter : il aurait pu être chroniqueur à l’Equipe, et le voici maître penseur.
(3) Marin/Bégaudeau croit pratiquer l’humour. Ceux qui le connaissent savent qu’il exprime surtout ce mépris des autres auquel le cantonne, et le condamne, son amour immodéré de lui-même. On peut parfois, et dans des moments précis, choisir de mettre les rieurs de son côté, en classe – c’est souvent le meilleur moyen de désamorcer un conflit. Quitte à être sanglant. Mais il faut aussi savoir pratiquer l’auto-ironie, et se mettre à distance de son propre personnage. Un prof n’est pris au sérieux que s’il ne se prend pas au sérieux – pas toujours, en tout cas.
(4) « Entre les murs montre le parcours singulier d'un professeur qui adopte une posture de gauche… Pour moi la gauche parie sur l'éducabilité des élèves alors que la droite a tendance à traiter l'échec par l'exclusion. Mais quand la gauche revendique ce film, elle se trompe. Les pratiques pédagogiques dans le film ne sont pas de gauche. On y voit un enseignement fondé sur l'affect, la complicité avec un petit nombre d'élèves. Une pédagogie de gauche donne la parole aux élèves et préconise de se mettre à leur portée et non à leur niveau, c'est là qu'il y a confusion dans le film. » J’irai plus loin : Marin/Bégaudeau est à la source même de la pensée fasciste : il n’y a rien à faire contre la « nature » des élèves, les clichés les plus éculés sont vrais, et les élèves les plus insupportables, les plus irrécupérables, sont beurs ou blacks. Et la « bonne élève », celle qui mérite les félicitations (ordre bourgeois, culture morte) se laisse contaminer par la culture vivante d’une beurette à la vitalité exacerbée – vieille opposition de l’extraversion de la brute, régénérateur de civilisations, face à la frilosité des bourgeois. Que le collège du film s’appelle Françoise Dolto n’est peut-être pas si innocent : la psychanalyse de Marin/Bégaudeau s’y joue – ce garçon faible d’épaules y proclame sa fascination pour les barbares musclés.
J’ai été agréablement surpris par le docu-fiction que L.Cantet a librement adapté du livre témoignage éponyme de François Bégaudeau, ex-prof lui-même et également interprète du rôle du professeur de Français, M. Marin, à qui est confié la délicate voire impossible mission d’enseigner les beautés de la langue de Molière à une classe de 4ème « multiculturelle » du collège F.Dolto de Paris. En effet, on pouvait craindre pour pareil sujet le traitement à la sauce démagogico-angélique qui accommode habituellement la plupart des descriptions du monde scolaire et heureusement, il n’en est rien.
A ce film courageux, on peut faire le reproche d’une faible qualité esthétique et même du peu d’originalité dans le cadrage ou la mise en scène, mais certainement pas celui du manque d’honnêteté ou de franchise…Oui, cela se passe bien comme cela dans nos « quartiers » (cela peut même être encore bien pire !) et ce n’est pas moi qui ait exercé plus de trente années dans ce milieu et qui en témoigne au niveau de l’enseignement primaire dans mon livre « Le Mammouth m’a tué » qui m’inscrirait en faux. Chez nous, l’enseignement n’est qu’un long, épuisant et malheureusement parfois stérile affrontement entre des profs qui essaient d’établir un semblant de discipline pour tenter de transmettre vaille que vaille quelques bribes de savoirs et des élèves qui s’expriment dans un sabir « banlieue » composé d’une mixture indigeste de verlan, d’arabe et d’expressions argotiques déformées qui n’a qu’un très lointain rapport avec notre langue maternelle…
L’intérêt de ce film est de montrer les difficultés rencontrées par l’enseignant (la séquence du prof pétant les plombs devant ses collègues est particulièrement émouvante), la violence des rapports, le peu d’attachement à leur pays d’accueil montré par certains élèves et le peu d’intérêt qu’ils portent à des études inadaptées. Souvent, le prof se retrouve en grande difficulté face à une classe déchaînée, par exemple quand Souleymane, le Malien le plus rebelle de la classe, lui demande s’il est homosexuel ou quand Khoumba refuse de lire un passage d’Anne Franck car elle n’en a pas envie… L’impression que le spectateur retire après avoir vu ce film, est celle d’un immense gâchis, d’une monstrueuse faillite. Rien ne fonctionne vraiment dans ce système devenu une sorte de machine à broyer. On se demande même qui, des profs ou des élèves, sont les plus à plaindre. M.Marin (F.Bégaudeau), empêtré dans une pédagogie faussement moderne, faite de dialogue (de sourds) ironique et d’oralité inefficace représente le parfait prototype du jeune enseignant complètement démuni devant une situation qui lui échappe. Il a face à lui des élèves en échec, sans doute depuis longtemps, qui ne se font plus aucune illusion sur les bienfaits qu’ils pourront retirer de leur séjour « entre les murs » des excellents établissements de notre belle Education Nationale. Ils ne s’autorisent plus à exister que dans l’insolence et la provocation permanente. Depuis l’école primaire, ils n’ont pas pu (ou su, ou voulu) s’approprier les bases minimales du savoir. Ils sont très souvent arrivés au collège en sachant à peine lire, écrire et compter et leur handicap n’a fait que s’aggraver au fil des années. Ce ne sont certainement pas l’ambiance et les méthodes du collège Dolto qui leur permettront de combler leur retard.
Ces jeunes ont plus ou moins conscience de la course à l’échec dans laquelle ils sont entrainés. Mais, au lieu de retrousser leurs manches et mettre les bouchées doubles, ils préfèrent pour diverses raisons, dont la moindre n’est sans doute pas le regard des autres, s’enferrer dans cette attitude peu productive. A qui la faute ?
Méthodes d’enseignement inadaptées à tous les niveaux, idéologie imbécile et faussement égalitaire, manque de courage des autorités, démagogie des politiques, laxisme des parents et des enseignants ne pouvaient que déboucher sur un aussi terrible échec.
Puisse ce film, qui a l’énorme mérite d’en établir le cruel constat, rassembler autant de spectateurs que les « Ch’tis » pour qu’enfin une prise de conscience se déclenche dans l’opinion publique et que l’Education Nationale puisse enfin revenir à sa véritable mission : enseigner pour permettre à l’ascenseur social de redémarrer. L’avenir de nos enfants et celui de toute notre société en dépend ! Pour que ce tableau de catastrophe généralisée soit complet, il serait d’ailleurs temps qu’un équivalent d’ « Entre les murs » soit tourné en primaire dans une de nos banlieues, là où se déroule bien autre chose que ce que montrait le délicieux « Etre et avoir » dans sa charmant classe unique de campagne…
« Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois et les règles parce qu’ils ne reconnaissent au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, alors c’est là , en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie… » (Platon)
www.editionstempora.fr/titres/le_mamouth_ma_tuer_temoignage_dun_instit_en_banlieue.asp
Commentaire d'Eveline Charmeux
"Je n'ai pas encore vu le film, mais j'ai lu attentivement le bouquin. Je veux bien admettre avec vous, Lofi, les aspects positifs de l'ouvrage, et ce qu'il peut avoir de sympathique mais je ne suis pas sûre du tout qu'il va être reçu ainsi par la majorité des spectateurs.
Je suis persuadée au contraire qu'il va être pris comme l'exemple parfait des dangers que les "pédagogistes" font courir à l'école, et nourrir encore plus les ricanements et insultes de nos adversaires...
Mais surtout, ce qui me bouleverse, comme Philippe, c'est que, dans cette classe, on ne travaille jamais et on n'apprend rien. Aucun projet d'apprentissage, aucun travail sur le savoir et sur l'intérêt qu'il peut y avoir à apprendre. Pour moi, c'est de l'anti-enseignement !
Les exercices qu'on y voit (et qui ne sont que des exercices, jamais du travail de recherches ou de résolution de problèmes), arrivent là comme des cheveux sur la soupe, sans nécessité, sans lien avec ce qui se passe.
Enfin, c'est une classe-conversation, pseudo maïeutique, tellement contraire à ce qu'est le travail d'enseignement, manière de faire en classe, contre laquelle le nous nous battons depuis quarante ans.
C'est tout cela, Lofi, qui nous chiffonne tellement dans ce bouquin (et sûrement dans le film aussi), ce qui n'empêche pas le livre d'avoir des qualités littéraires certaines et le film d'être très probablement un excellent film.
Pour des raison opposées, le problème est ici le même que celui de "Etre et avoir",le film de Philibert.
Et comme l'école a très mal enseigné la lecture, des films comme des bouquins, le public ne sait pas bien distinguer la qualité d'un ouvrage et les dangers de ce qu'il raconte... Vous le voyez : on retombe toujolurs sur la lecture !!!
Apparemment Eveline Charmeux découvre l'EN :o)))) :lol:
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