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Les savants et l'école

Laurent LAFFORGUE

Extrait d'un chapitre de l'ouvrage "La débâcle de l'école - Une tragédie incomprise" (1) publié sous la direction de Laurent Lafforgue et Liliane Lurçat.
FX de Guibert éditeur - sept 2007 - (248 pages)



A propos de la science moderne

Les savants et l'école
 
     La science moderne héritée de Galilée, Descartes et Newton a été fondée par une décision qui s'est révélée admirablement féconde : celle de ne retenir dans le réel que ce qui est sensible et, dans ce qui est sensible, que ce qui est susceptible d'être mesuré ou représenté géométriquement – ce qui est devenu équivalent avec l'invention des coordonnées cartésiennes.

      La merveilleuse efficacité de la science moderne atteint son plus haut degré dans l'étude de la matière inerte et décroît progressivement au fur et à mesure que l'on choisit des objets d'étude plus éloignés de celle-ci. Elle confère une autorité écrasante à la science. Étrange ironie de l'histoire puisque celle-ci se développa en s'affranchissant de l'autorité des Anciens. Cette autorité paradoxale tend à disqualifier tout ce qui n'est pas accessible à la science mais qui l'est en revanche à la philosophie, à la littérature et aux arts. 
 
      Ainsi en est-il des qualités sensibles des choses. Plonger la main dans l'eau d'une source procure la sensation d'une fraîcheur bienfaisante. Les sciences modernes nous apprennent, d'une part, que cette eau est composée de molécules de type H2O et, d'autre part, que l'impression que nous ressentons résulte d'un influx nerveux déclenché par le passage de l'eau sur les récepteurs cutanés et que les nerfs transmettent jusqu'au cerveau. Cela est vrai mais ne rend pas compte de ce que nous éprouvons réellement : nous aurons beau tendre notre esprit et aiguiser nos sens, nous ne parviendrons jamais à sentir que l'eau qui fait frémir notre main est constituée de molécules H2O ni que cette impression provient d'un influx nerveux. La science qui ne connaît que mesures et formes géométriques ignore la sensation telle que nous l'éprouvons et la joie qu'elle nous donne.

     Pourtant, la plupart des scientifiques s'expriment couramment comme si n'était réel que ce qui est accessible aux méthodes de la science expérimentale, c'est-à-dire mesurable, et que le reste était « illusion ». Cette attitude leur est si habituelle que l'idée de la remettre en question ne les effleure jamais, alors qu'elle exprime un choix arbitraire et irrationnel.

      Un physicien théoricien de grand renom et membre de l'Académie des sciences déclare souvent dans ses communications à destination du grand public que « le temps n'existe pas ». Une affirmation saisissante puisqu'il n'est rien sans doute dont nous ayons une expérience plus intime que le temps. Ce physicien se fonde sur le fait que, dans la théorie de la relativité générale, le temps n'existe pas en tant que variable séparée de celles de l'espace puisque les symétries de la théorie les confondent. Lui rétorque-t-on que cette théorie, si belle qu'elle soit, n'est qu'une représentation du monde physique et non ce monde lui-même, il relate des expériences qui ont été réalisées : par exemple, embarquer deux horloges dans deux avions qui font le tour de la terre en sens inverses avant de se poser au même endroit, et constater alors qu'elles n'indiquent plus exactement la même heure. Cela est vrai. Mais si l'on s'efforce d'être rigoureux dans l'emploi des mots, il convient plutôt de dire que, selon le résultat de ces expériences, le temps n'est pas mesurable de manière absolument cohérente.
 
      Pour passer à l'affirmation que « le temps n'existe pas », il faut un syllogisme dont la prémisse mineure, restée implicite, est : « Ce qui n'est pas mesurable de manière absolument cohérente n'existe pas. »

      Vis-à-vis du grand public particulièrement, affirmer que « le temps n'est pas mesurable de manière absolument cohérente » aurait un sens tout autre que dire : « Le temps n'existe pas. » Cela reviendrait à reconnaître une limite à la puissance de la science expérimentale. Sans mettre en doute la réalité du temps ressenti intimement par chacun, on constaterait que la science moderne ne sait pas en rendre compte.
 
      Au contraire, la seconde affirmation – qui est celle choisie par ce physicien – signifie aux auditeurs étonnés que, ressentant au plus profond d'eux-mêmes le passage du temps, ils se trompent, qu'ils sont naïfs, qu'ils vivent dans l'illusion, qu'ils sont bien bêtes en comparaison des grands savants et qu'il ne leur reste qu'à admirer la puissance de la science capable de démontrer à quel point ils sont enfoncés dans l'erreur.
 
      Pourtant, le temps ressenti et les qualités sensibles des choses sont objectivables ; il est possible d'en parler de manière rationnelle, c'est-à-dire de les exprimer de telle sorte que chacun puisse s'y reconnaître. C'est l'objectivité de la littérature et des arts, et la rationalité de la philosophie.
 
      L'influence du scientisme disqualifie ces disciplines, alors qu'elles seules rendent compte du temps vécu. Peut-être est-ce la cause profonde de l'évaporation du temps que l'on constate à l'école : le temps du raisonnement discursif ou de la dissertation, celui des conjugaisons des verbes, celui de la chronologie historique et de l'histoire littéraire, celui de la progressivité des apprentissages, celui qu'ordonne l'usage de la mémoire, enfin celui nécessaire à l'étude, réduit comme peau de chagrin par la multiplication des sorties et des vacances, la diminution des volumes horaires des apprentissages fondamentaux et l'abandon de la discipline.



(1) Voir la présentation de cet ouvrage 



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