Tout membre de l'Académie des sciences que je sois, je suis très hostile pour ma part à toute forme de « pédagogie scientifique » – qu'elle se fonde sur les prétendues « sciences de l'éducation », sur la neurologie, sur les sciences cognitives ou sur n'importe quelle autre science dont l'homme et ses comportements sont les objets. Il y a « pédagogie scientifique » dès que l'on prétend décider de la meilleure manière d'enseigner – qu'il s'agisse de la lecture ou d'autre chose – en se reférant à des travaux savants dont les instituteurs et les professeurs n'ont pas les moyens de vérifier la validité ; l'invocation de ces travaux n'est alors rien de plus qu'un argument d'autorité.
L'homme n'a pas attendu l'avènement des sciences modernes pour inventer l'écriture et pour transmettre à sa progéniture cette connaissance précieuse entre toutes. Les instituteurs de la IIIe République n'ont pas attendu la neurologie pour s'apercevoir que les méthodes alphabétiques-syllabiques d'apprentissage simultané de la lecture et de l'écriture sont les plus efficaces. Il semble au contraire que l'irruption des discours à prétention scientifique dans le domaine pédogique ait coïncidé avec l'entrée de l'enseignement dans un âge de grand trouble.
Il existe une raison très profonde de se garder de l'intrusion des arguments à prétention scientifique dans le débat sur l'éducation :
C'est que ces arguments reposent sur la représentation scientiste de l'homme comme une machine. En acceptant ces arguments ou, pire, en y recourant soi-même, on infléchit irrésistiblement l'esprit de l'enseignement. La transformation de l'école dans les dernières décennies s'explique en bonne partie par l'image de l'homme-machine qui habite les esprits de la plupart de nos contemporains. Et si cette transformation a eu les effets dévastateurs que nous connaissons, c'est justement parce que l'assimilation de l'esprit de l'homme à une machine qui fonctionne – son cerveau vu comme un ordinateur très sophistiqué – est fausse. Pour s'en convaincre, il suffit de réaliser que cette représentation ne rend pas compte de la présence d'un « je », d'un « soi » qui éprouve des sensations, des sentiments, des pensées, etc. Une machine ne s'éprouve pas elle-même, elle n'éprouve rien. Donc l'homme n'est pas une machine.
Sur ce sujet, voici un
long extrait de mon chapitre « Les savants et l'école » dans le livre collectif « La débâcle de l'école, une tragédie incomprise »
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